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Le voyageur, Natsumé Sôseki

Publié le par Jean-Yves Alt

L'intrigue est quasi absente : Jirô, jeune homme apparement sans problèmes, doit rejoindre à Osaka un de ses amis pour un voyage dans la campagne japonaise. L'ami est hospitalisé, le voyage prévu annulé.

Brusquement, rompant la trame romanesque attendue, le récit dérive sur la chronique familiale.

Ichirô, le frère aîné de Jirô, intellectuel tourmenté, s'interroge sur la fidélité de sa femme Nao et sur le sens du mariage. Nao est-elle amoureuse de son beau-frère ? Est-elle tout simplement attirée par la simplicité du jeune homme ? Rien n'est vraiment élucidé de ces vies à l'abri des contraintes matérielles.

Aux frontières d'un mystère qui, comme l'océan, sans cesse séduit sans jamais révéler la signification de son emprise, le lecteur est aspiré par une souffrance bien plus grande que l'initiation adolescente qui est contée. Cette saga domestique ordinaire glisse hors du drame et frustre de ce qui est l'apanage du roman, un dénouement qui débarrasserait de l'angoisse.

Le lecteur, pourtant fasciné, suit jour après jour ces personnages unis par une tendresse maladroite.

Une nuit de tempête, Jirô dort près de sa belle-sœur. Cette séquence brutalise soudain le récit. Mais pas d'explosion. Ici encore le lecteur est dérouté. Le récit s'accélère néanmoins et signale davantage ce qui le hante : la puissance subversive des mythes de l'amour auxquels chacun secrètement se réfère.

Jirô, beau garçon sans doute, promis à une existence traditionnelle, ne dit rien de sa vie sexuelle, rien non plus de ses aspirations. Ce qu'il évoque le plus intensément c'est l'abîme qui le sépare de son frère : une forme d'amour. Deux êtres cherchent ensemble, séparés, et par des moyens différents certes, à comprendre une parcelle de cette vérité qui guette la maturité : la solitude absurde des hommes ensemble.

La beauté du roman tient aussi au choix du narrateur : Jirô, témoin, raconte, à sa manière, la douleur inguérissable qui habite son aîné. Ichirô reste étranger. Serait-il jaloux, non pas de sa femme, mais de la plénitude sensuelle qu'il croit l'apanage de son jeune frère, solide et voué à la paix des bonheurs accessibles ?

■ Le voyageur, Natsumé Sôseki, Traduction René de Ceccatty, Editions Rivages/poche, 1994, ISBN : 2869307683

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