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Mort et vie de Mishima d'Henry Scott-Stokes

Publié le par Jean-Yves

A quarante-cinq ans, Yukio Mishima se suicide dans un cérémonial traditionnel, recréé en 1970, à l'ère du Japon américanisé. Il se fait hara-kiri et le chef de sa milice personnelle, le bien aimé Morita, le décapite. Morita, à son tour, se donne la mort.

 

La mise en scène de ce double suicide avait été préparée par Mishima et ses amis. Cette ultime cérémonie a lieu à la base Ichigaya des Jietai, au cœur de Tokyo, le 25 novembre à midi. C'est dans le bâtiment du quartier général de l'armée que Mishima et ses quatre disciples tentent de réaliser leur projet : réunir les mille hommes du 32e régiment d'infanterie, une unité de transmission et le personnel du QG et, du balcon situé devant le bureau du général Mashita, Mishima leur adressera un discours qui sera écouté dans le plus complet silence.

 

« Shichisho Hokoku » (« Sers la nation durant sept existences ») est le cri de guerre des samouraïs médiévaux. Mishima avait ressuscité une petite armée empreinte de l'idéal des anciens samouraïs, la « Tatenokai ». Son expédition finale pour insuffler une nouvelle vigueur patriotique à l'armée régulière se solde par un échec. Le silence attendu n'est qu'un informe vacarme. Les Japonais ne sont plus que de piètres successeurs de leurs ancêtres. L'idéal aristocratique est mort. Mishima et Morita se tuent, exilés dans ce Japon moderne « en proie à la malédiction d'un serpent vert ».

 

Henry Scott-Stokes, journaliste anglais, fut longtemps correspondant au Japon. Il a connu Mishima, a partagé ses mondanités, a pu admirer sa somptueuse maison et entrevoir sa femme et ses deux enfants. La partie qui relate les relations de Mishima et du journaliste s'inscrit dans le bon reportage. Plus délicat était de rendre la dimension profonde de l'écrivain japonais, de trier derrière l'apparence, de retrouver avec subtilité et amitié l'enfance étrange du héros, d'analyser son brusque désir de dépasser physiquement sa stature chétive pour conquérir, à force de volonté, le corps et le visage rigoureux que Mishima a voulu transmettre à la postérité dans l'exploitation systématique d'une image de samouraï baptisé d'un pseudonyme : personnage de théâtre piégeant, au fond d'une sensibilité exacerbée, ses désirs homosexuels et sa vulnérabilité.

 

Ecrire la biographie de Mishima était une gageure et le « ton » de Scott-Stokes laisse un malaise, peut-être parce que ce camouflage et cette exaltation du moi à travers des schémas quasi-cinématographiques ne peuvent pas s'enfermer dans l'habituelle compilation des biographes. Mishima a voulu construire son destin, créer sa légende ; le biographe avait le choix entre les documents bruts et inédits et le « roman » à la mesure du symbole.

 

Scott-Stokes balance entre ces deux perspectives, intervient souvent dans l'appréciation d'une vie qui crève les cadres habituels. Interprétations freudiennes et compte-rendus chronologiques pâlissent face à la grandiose folie d'un homme habité de son propre spectacle dès sa naissance.

 

Les deux plus beaux livres de Yukio Mishima, Confession d'un masque, et Une soif d'amour (le personnage principal est une femme, Etsuko, éprise en secret d'un garçon de ferme, Saburo, jeune et puissant) témoignent bien davantage des ressorts secrets d'un écrivain totalement foudroyé par son amour de la virilité, son homosexualité, son sadomasochisme même, fantasmes luxueux érigés en éthique pour surmonter ce qu'il détestait mais utilisait : les lieux gais, et la parodie irritante pour lui d'une homosexualité jouant les rôles de ce qu'elle abhorre.

 

« Mort et vie de Mishima » apporte un éclairage intelligent sur ce créateur souverain mais fragile. Elle freine la légende. Mais il faut d'abord lire et savourer l’œuvre de l'écrivain.

 

■ Editions Philippe Picquier, Collection : Picquier Poche, 1998, ISBN : 2877302830

 


Lire aussi : Hommage à Yukio Mishima

 

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