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Les nuits fauves de Cyril Collard

Publié le par Jean-Yves

Roman sur le morcellement

 

Le narrateur, un chef opérateur de cinéma, subit l'amour fou d'une jeune fille de dix-sept ans, Laura. Elle apprend qu'il est atteint du sida et comprend, en contemplant à Lisbonne un tableau représentant saint Vincent, que le monde n'est pas seulement une chose posée là, extérieure à lui-même, mais qu'il y participe.

 

Il y a, dans ce roman, une émotion qui est de l'ordre de la souffrance, de la douleur. L'auteur fait de cette douleur le pivot de l'histoire, l'émotion qui anime les personnages : la douleur de Laura en raison de son amour non partagé pour le narrateur, celle de ce dernier face à l'angoisse de la maladie, celle des personnages secondaires face à l'incertitude de leurs existences.

 

Les nuits fauves est un roman sur le morcellement, sur des personnages qui sont tous divisés et sur une société qui ne l'est pas moins. Relation passionnelle qui unit Laura et le narrateur, elle étant amoureuse de lui, alors que lui ne l'est pas (ou si peu).

 

Cette histoire d'amour prend une dimension tragique par tous les satellites qui s'organisent autour : il y a le personnage de Sammy, qui est disponible, prêt à tout, qui couche avec les garçons sans savoir pourquoi et qui glisse vers l'extrême droite comme il pourrait glisser vers autre chose ; il y a le personnage de Jamel, qui est son symétrique, mais qui idéologiquement se situe de l'autre côté ; il y a les « nuits fauves », c'est à dire toutes ces nuits pendant lesquelles le narrateur va à la rencontre de corps anonymes et dont il veut préserver l'anonymat ; et il y a toute cette multiplication de signes de société qui ne sont, en fait, que les figures emblématiques du morcellement des personnages : le répondeur automatique, la caméra vidéo, la ville et ses entrailles...

 

 

Ce morcellement intérieur (le sien, celui des autres), le narrateur pourrait le subir passivement, en toute bonne conscience. Or, il le vit avec un profond sentiment de perte, d'erreur. D'un côté, le narrateur a une sorte d'envie idéologique d'épouser des causes qu'il ne trouve pas et de l'autre, de par les gens qu'il fréquente et par sa manière d'être tout le temps dans l'instant présent, il est sans arrêt confronté à la génération de l'angoisse. Il ne se satisfait ni de l'un ni de l'autre et, au fond, a le sentiment de s'être trompé de vie.

 

Douleur, morcellement, sentiment de perte et de faute, rachat, on ne sort pas de la thématique judéo-chrétienne. A tel point d'ailleurs que lorsque le narrateur apprend l'existence de cette nouvelle maladie qu'est le sida, il a tout de suite le sentiment qu'il en est atteint et qu'elle l'emportera : « Je me réveillai en sursaut. La mort était là ; dans la forme effrayante d'un tas de vêtements posés sur une chaise au pied de mon lit, distingué des ténèbres par un rayon de lune. [...] Elle était là depuis que j'avais lu les premiers articles sur le sida. J'avais eu la certitude immédiate que la maladie serait une catastrophe planétaire qui m'emporterait avec des millions d'autres damnés. » Lorsque le narrateur fait le test et qu'on lui apprend qu'il est séropositif, il n'est pas étonné, tout juste conforté dans ses intuitions.

 

Le sida n'est pourtant pas le sujet principal du livre. Il n'est qu'un des éléments qui le traversent et lui donnent une force tragique, intervenant comme un révélateur.

 

Editions Flammarion, 1993, ISBN : 2080663755

 

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