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Travesti, Françoise Bouillot

Publié le par Jean-Yves

C'est une femme qui écrit mais un homme qui parle. Et c'est d'une passion qu'il est question, une passion énorme, terrible et sans issue : un homme aime une femme qui est un homme ou bien, une femme aime un homme qui se veut femme.

Ces précisions sont nécessaires pour mieux cerner l'itinéraire complexe du Travesti de Françoise Bouillot. 

A Pigalle, le narrateur rencontre une « géante », un travesti ordinaire, un homme plutôt laid, plus très jeune, qui se prostitue.

Françoise Bouillot n'est pas tombée dans le piège de l'enquête ou du reportage. Elle a compris qu'il n'était même pas percutant de savoir ce qui peut se passer dans la tête d'un travesti qui n'existe que dans le regard de l'autre.

La force de son récit est de proposer le côté du voyeur, ce mec banal irrésistiblement attiré par un être informe qui cache à peine un sexe d'homme sous les oripeaux de la caricature la plus outrée d'une femme.

L'essence de ce roman tragique est dans la description d'une passion : celle d'un homme qui désirerait une fausse femme parce qu'il ne s'avouerait pas qu'il est homosexuel.

Le Travesti de Françoise Bouillot donne l'illustration violente que dans l'amour, il y a, aimer une absence, un leurre, un vide, une fuite ; un engluement dans l'incongruité de vouloir posséder ce qui se dérobe à toute possession.

« Tout était silence. Nous étions seuls face à la première arroseuse municipale. Bella était tout à fait ivre à présent, alourdie encore, montrant sa fatigue. Cette nuit-là, le la menai jusqu'à sa porte. Elle déposa sur mes lèvres un baiser léger mais ferme et s'assura que je reviendrais le lendemain.

« — Bonne nuit, chéri, conclut-elle en s'éloignant.

« Ce premier "chéri" qu'elle m'adressa me fit frissonner jusqu'aux talons. Je la crus. Je n'y reconnus pas le mot des putains, je l'écoutai et j'en tremblai d'ivresse.

Je ne songeais pas à aller me coucher ; je m'en allai errer sur l'autre rive, loin d'elle. Jamais, non jamais conquérant plus heureux n'avait redescendu les hauteurs de Pigalle, jamais amoureux plus ivre, vainqueur plus fier et plus groggy n'avait dévalé la rue Blanche, jamais homme plus affolé de désir n'avait volé dans ces rues vides, égaré, hors de lui, riant tout seul, pleurant parfois entre deux rires à la pensée qu'il pourrait perdre son amour, à peine conquis. » (p. 57)

Françoise Bouillot aime son personnage : son écriture s'enrichit d'une profonde sympathie pour lui. Est-ce sa façon de dévoiler l'obsession de tout (?) écrivain qui étouffe dans sa peau et dans son sexe ?

Editions Maren Sell, 1991, ISBN : 2876040522


Du même auteur : La boue - Roman de Roberte

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