Samedi 8 avril 2006

Récit d'une passion, celle d'un adolescent pour son seigneur, au XIe siècle, un amour d'hommes qui envahit une vie et traverse le temps.

 

C'est un vieil homme qui se souvient. Moine à l'abbaye de Jumièges, dans un dénuement qui lui confère la réputation d'un saint, Odilon de Bernay écrit. Il raconte son adolescence de page auprès de Liébaut de Malbray quand ils partageaient la violence des combats et, à l'heure de la nuit, s'enroulaient dans le même drap de laine.

 

Odilon admire, vénère son seigneur. Il l'aime, d'un amour qui n'échappe pas au corps. Et déjà, il ressasse, mélopée apaisante, la minute bénie où il écrasait de sa chair le ventre dur de l'homme, à la recherche d'un plaisir qui n'a pas de nom parce qu'il signale une quête vers l'absolu :

« Je profitai de son repos pour me serrer plus près de lui dans cette tour détruite, jusqu'à ce que je sente parfaitement la dureté de son ventre contre mon ventre... Je crus que sa vigueur passait et entrait en moi... j'avais aimé ce jour plus que tous les autres jours de ma vie. »

Quarante ans plus tard, Odilon se remémore indéfiniment la même scène rituelle et, à l'heure de la mort, c'est de ce ventre dur qu'il parle, ultimes mots plus forts que l'espoir du ciel :

« La chaleur de son corps m'embrasera. »

Il ne faut pas se méprendre. Alain Absire n'a pas voulu faire l'apologie de l'homosexualité. Les deux hommes n'ont pas eu de relations sexuelles, mais en auraient-ils eu que cela ne changerait rien au sens profond de ce roman qui choisit le XIe siècle pour cadre temporel.

 

Dans l'esprit d'Odilon, il n'y a aucune honte, aucune étrangeté ou anomalie à aimer le vieux seigneur dont il essuie le corps après la bataille. Mais qu'il n'ait connu que cet amour et qu'après la trahison motivée par sa passion exclusive, il ait choisi le monastère, indiquent clairement que l'auteur n'a pas simplement voulu agrémenter une belle histoire de chevalerie d'un supplément sensuel, au goût du jour.

 

Rien n'est gratuit dans "L'Egal de Dieu".

▪ Il est question de l'amour dans l'univers masculin de la guerre, où chaque aîné se donne comme exemple au cadet.

▪ Il est question de la jalousie, ombre flamboyante des passions cruelles.

▪ Il est question aussi d'un Dieu omniprésent dans la hiérarchie sociale mais absent peut-être dans le cœur du héros.

Ce Dieu médiéval est au centre ambigu du roman : image d'un homme idéal, il ne condamne que les sentiments bas, mais il ne peut encore résoudre l'énigme de l'angoisse humaine, et le corps de l'homme (ce ventre dur rassurant) reste la preuve de la réalité de l'existence.

 

Toute la subtilité d'Alain Absire est d'avoir investi la chair, le mouvement des muscles, l'odeur de la sueur, du mystère divin. La chair, quand elle provoque l'exaltation (Odilon parle du ventre de Liébaut mais c'est la forme du cri absolu d'un adolescent affamé d'amour), est le signe terrestre d'une éternelle préoccupation : l'autre par le mirage si tangible de sa présence physique n'est-il pas le seul recours contre la mort, comme l'écriture est le seul recours contre l'oubli ?

 

Pourquoi alors avoir choisi un amour entre hommes ? Sans doute, à l'instar des amours initiatrices grecques, pour marquer que la prise de conscience de l'amour ne peut jouer sa splendeur que sur l'estime.

 

La passion d'Odilon pour Liébaut, la passion de Liébaut pour une toute jeune fille du peuple sont les deux dérapages sublimes dans le cadre rigide de la hiérarchie aristocratique. Ces passions signalent l'homme, non plus dans le groupe où s'épanouit son rôle, mais au plus profond de lui-même, comme individu, face à l'énigme de son intimité.

 

La belle astuce du récit est d'avoir plongé les personnages dans une époque où, justement, l'être humain se devait de représenter une caste, de s'assimiler à un modèle de héros, mais ne savait pas encore le vertige troublant d'être unique dans une situation unique.

Odilon de Bernay se retire dans le silence pour savourer ce qu'il nomme sa trahison, trahison qui est celle de l'écrivain, solitaire dans la toute-puissance de l'écriture, mémoire du passé substituée à l'attente de Dieu, l'unique trahison il est vrai, puisqu'elle donne l'autorisation d'inventer la vie dans ses limites charnelles, une désobéissance à l'égard du programme institué par Dieu. Odilon est l'égal de Dieu. La boucle est bouclée.

■ Editions Calmann-Lévy, 1987, ISBN : 2702116256 ou Editions Pocket, 1988, ISBN : 2266022822

 


Du même auteur : Vasile Evànescu, l'homme à la tête d'oiseau - Lazare ou le grand sommeil

 

par Jean-Yves publié dans : LIVRES
 

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[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

Photographie de Cédric Genty – 2004


Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur



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"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

 

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« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)

 

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