Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Yentl, un film de (et avec) Barbara Streisand (1983)

Publié le par Jean-Yves

Emouvant, drôle, superbe. Adapté d’une nouvelle d’Isaac Bashevis Singer, Yentl insiste sur le message féministe mais la comédie reste au rendez-vous. Et la voix de Barbara Streisand aussi…


Barbara Streisand est restée fidèle à la nouvelle de Singer (1). Même si elle en a simplifié l'action. Singer écrit de manière concise, évoque les faits d'un mot ou d'une phrase. La cinéaste a supprimé des personnages pour s'en tenir à l'essentiel.


Deux pages à peine suffisent à Singer pour que la jeune Yentl devienne le jeune Anshel, pour que celui-ci se mêle aux étudiants juifs qui vont en ville fréquenter la Yeshiva (école rabbinique où l'on se consacre à l'étude du Talmud) et se lie d'amitié avec le séduisant Avigdor qui semble d'emblée séduit (en tout bien tout honneur) par son jeune compagnon d'étude.


"Yentl" se passe en 1904-1905, en principe en Pologne, mais on reconnaîtra comme décor naturel le magnifique pont Charles jeté sur la Moldau à Prague, où le film a été en partie tourné.


Yentl (jouée par Barbara Streisand) n'est pas une jeune fille comme les autres :


« Yentl préférait de beaucoup les activités des hommes à celles des femmes. Son père avait étudié la Torah avec elle comme s'il s'était agi de son fils... Elle s'était montrée si bonne élève que son père avait coutume de dire :


- Yenti, tu as l'âme d'un garçon.


- Alors pourquoi suis-je née dans le corps d'une fille ?


- Même le Ciel commet des erreurs. »


L'étude, selon la tradition, était réservée aux hommes, chaque sexe ayant à respecter ses propres obligations : on considérait la femme qui étudie comme un démon, et pourquoi d'ailleurs aurait-elle eu besoin d'étudier, de s'instruire, puisqu'elle est censée tout connaître d'instinct. ("jolie" pirouette du Talmud pour conserver le savoir au mâle tout puissant).


L'amour de l'étude, la soif d'apprendre, ne vont apparaître tout au long de cette histoire que comme une justification de tous les débordements masculins qui secouent Yentl. C'est en effet un refus total de la condition féminine qui l'anime : pas question de passer sa vie à servir un homme, pas question de s'encroûter dans l'ignorance, pas question de se contenter, pour toute conversation, des jacassements des autres femmes.


Dans la nouvelle (1), Yentl n'attend pas de devoir quitter son village, après la mort de son père, pour se travestir : déjà elle aimait, tandis que son père dormait pendant les après-midi de Sabbat, se vêtir en homme et « étudier son reflet dans le miroir. Elle avait l'air d'un jeune homme sombre et bien fait ».


Une fois réellement travestie, Yentl va vivre une aventure incroyable : jamais on ne la prendra en défaut, car tromper le monde était devenu un jeu. Jeu qui va très loin, puisqu'elle en arrive à épouser Hadass, une jolie fille de la bourgeoisie qui avait d'abord été promise à Avigdor.


On imagine la succession de gags que Barbara Streisand a tirée de la situation, alors que la nouvelle de Singer n'est pas traité sur le mode humoristique. Le comique est l'un des apports essentiels de la comédienne. Mais c'est dans la personnalité profondément ambiguë de Yentl/Anshel, dans cette confusion des sexes - où le rôle social interfère sur la destination du sentiment et inversement - que Barbara Streisand se montre particulièrement subtile.


Il y a dans le texte de Singer trois idées que la cinéaste a su utiliser pour créer à l'écran cette impression d'incertitude et de trouble : la nouvelle nous dit que, dans un rêve, Yentl avait été en même temps homme et femme. Elle nous révèle la pensée de Yentl/Anshel, devant la belle et très féminine Hadass : « Dommage que je ne sois pas un homme ».


La nouvelle suggère l'attirance d'Avigdor envers « lui » : « Avigdor s'attachait de plus en plus à ce garçon, de cinq ans son cadet... » Cette amitié entre Avigdor et Anshel a, sans dire son nom, sans passer à l'acte, toutes les apparences d'un lien pédérastique.



Et l'affection ressentie par Anshel pour la belle Hadass n'est pas très claire non plus. La cinéaste est restée en-deçà du texte de Singer en ce qui concerne cette relation, car l'écrivain précise bien que lors de la nuit de noces, « Anshel avait trouvé un moyen pour déflorer son épouse », ce qui implique qu'il y a contact physique chez Singer, alors que Barbara Streisand fait une tache de vin sur le drap pour faire croire que le sang de l'hymen a coulé.


Yentl est donc un film qui pourrait illustrer, implicitement, que l'amour n'a pas de sexe, et que s'il en a un généralement, c'est parce que le conditionnement est passé par là.



Ce film est un superbe spectacle où les interventions chantées sont autant d'intermèdes qui assurent la liaison et la respiration entre les moments. Quant à Barbara Streisand travestie en garçon, je l'ai trouvée beaucoup plus crédible que Julie Andrews dans l'excellent Victor-Victoria. Elle parvient beaucoup mieux que Julie à camper un personnage androgyne. Et l'entourage n'a aucun mal à tomber dans le panneau des apparences trompeuses.



(1) La nouvelle "Yentl" est éditée dans le recueil "Yentl et autres nouvelles" de Isaac Bashevis Singer, Editions Stock, 1998, ISBN : 2234049350


Commenter cet article