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Ebauche du père, Jean Sénac

Publié le par Jean-Yves Alt

"Mémoires" d'un bâtard, tel est le titre que l'on pourrait donner à l'unique roman écrit par Jean Sénac en 1962. Difficile, du reste, de qualifier de roman cette ébauche d'un père qui hésite pathétiquement entre le cri autobiographique, le poème barbelé, le tract, la confession et le réquisitoire.

Livre inclassable, comme cette douleur dont il est issu : blessure d'amour infligée par l'absence du père, unique objet de ce pèlerinage aux sources infectées de soi-même.

On n'en a jamais fin avec son père, c'est une évidence. Mais cette évidence se charge pour Jean Sénac d'une saveur particulière : celle, morbide et délicieuse, que l'on prend à goûter à son propre sang à la faveur d'une écorchure.

L'auteur n'a jamais connu son père, sinon à travers les légendes familiales - l'histoire atroce de sa mère violée, puis abandonnée par ce bellâtre, coiffeur de son métier -, à travers les maquis fantasmatiques où l'âme de l'enfant, éperonnée par le désespoir, ne cesse de vagabonder.

Ce n'est pas, Dieu merci, un portrait ordonné du père : turbulence d'un récit placé sous le signe de l'éclatement d'où jaillissent les pièces acérées d'un puzzle à jamais incomplet.

Parallèlement à cette odyssée d'une déchirure biographique, Jean Sénac, dans un style qui allie la vigueur à la fulgurance de l'image, ressuscite une Algérie, bâtarde elle aussi, déchirée par les antagonismes sociaux, les tensions raciales, la sourde montée du nationalisme qui empourpre l'horizon.

A cause de ce père qui lui a tant manqué, Jean Sénac procède à un transfert chaleureux sur ce pays qui lui tient tant à cœur :

« A travers moi, j'écris cette patrie qui monte. »

De ce sentiment patriotique, à l'opposé de tout chauvinisme geignard, que dire, sinon qu'il ressemble comme deux gouttes de sang à cette fraternité des âmes libres pour laquelle, en définitive, il mourut assassiné.

■ Editions Gallimard, 1989, ISBN : 2070714128


LIRE aussi : Le soleil assassiné, un film de Abdelkrim Bahloul (2004)

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