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Absence par Roger Vrigny

Publié le par Jean-Yves Alt

« Ou peut-être est-ce une sensation de manque, le sentiment d'une absence ? Tout le monde sait qu'une absence, c'est ce qu'il y a de plus lourd à porter. On a besoin de la conjurer en lui donnant une forme, un langage. Pendant que j'écris, ce matin, j'en ai une qui me pèse, elle ajoute à tous mes gestes quelque chose de vague et d'inachevé, elle est dans ma démarche, dans mes yeux, dans l'air que je respire, la musique que j'entends. Comme je voudrais vous en parler, sans le dire, pour me délivrer, et ce que je vous dirai de cette absence n'aura apparemment aucun rapport avec son objet, vous n'y reconnaîtrez personne, une silhouette, l'éclat d'un regard, la chaleur d'une main, Vous n'apprendrez rien de son histoire, je ne raconterai rien de la mienne. Je vous dirai simplement : au réveil, le ciel m'a paru un peu sombre, la maison était silencieuse, une voisine parlait dans la cour, sa voix avait une résonance bizarre. Je me demandais à quoi elle ressemblait. Il y avait de la poussière sur le bureau, je prenais un chiffon pour l'essuyer. En passant devant la glace, je regardais mes joues qui n'étaient pas rasées, je les palpais du bout des doigts. La voix dans la cour faisait penser au roucoulement d'un pigeon, c'était peut-être un pigeon. Je pinçais la bouche pour examiner mon menton. Il y avait un autre bruit dans le ciel, qui ne ressemblait ni à la voisine ni au pigeon. Un avion sans doute. Si j'avais un avion, je pourrais aller très vite et très loin, je ne serais pas obligé de rester ici pour mon travail, je pourrais partir et revenir aussitôt. Dans une heure, je sentirais l'odeur des pins, je verrais la mer, j'entendrais le claquement des vagues sur les rochers, un nom qu'on appelle. Je quittais la glace pour allumer une cigarette. La voix avait disparu, le pigeon s'était envolé, l'avion avait quitté le ciel, le ciel était devenu bleu. Il y avait encore un peu de poussière sur le bureau. On est triste d'être seul, on est heureux d'être triste. Depuis un moment déjà, on n'est plus tout à fait triste ni tout à fait seul. Il y a quelqu'un près de vous, penché sur votre épaule, qui écoute. On n'en finira pas de lui parler. »

Roger Vrigny

in Le besoin d’écrire, Editions Grasset, 1990, ISBN : 2246369916, pp.53/55

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