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Censure par Emmanuel Pierrat

Publié le par Jean-Yves

La représentation – ou la simple évocation – de l'homosexualité est, à plusieurs titres, un objet privilégié de censure. D'abord, et bien évidemment, l'homosexualité a, jusqu'à récemment, incarné le cas parfait du délit d'outrage aux bonnes mœurs, qui a sanctionné et sanctionne toujours la mise en scène de la sexualité. Les manifestations de l'homosexualité dans la culture et les médias ont donc longtemps été vouées à une plus ou moins grande clandestinité.


Pourtant, le régime juridique français prône officiellement la liberté d'expression. Témoin la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen du 26 août 1789, toujours en vigueur en droit français, qui dispose que « la libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme ». Depuis la Seconde Guerre mondiale, nombreux sont les textes internationaux auxquels la France est adhérente qui proclament également la liberté d'expression ; mais tous ces textes autorisent des limitations à ce principe. Et aucun ne réserve de traitement particulier à l'homosexualité ou aux mœurs, laissant la possibilité au législateur de sanctionner les formes de « débauche ». En revanche, les plus récents abordent la notion de vie privée, en la désignant comme un des aspects pouvant limiter le principe de liberté d'expression, puisque la désignation de l'homosexualité d'autrui est, en tant que telle, considérée comme une atteinte à sa vie privée.


En France, c'est la loi du 19 juillet 1791 qui vise à la fois l'outrage à la pudeur, l'excitation de mineurs à la débauche et l'outrage aux bonnes mœurs. Mais un véritable régime de censure en matière de mœurs est établi par la loi du 17 mai 1819, qui réprime «tout outrage à la morale publique et religieuse, ou aux bonnes mœurs». Le délit d'« outrage aux bonnes mœurs » lui succédera, par un décret du 29 juillet 1939.


En raison de la sévérité de ces textes, ainsi que de leur application jurisprudentielle et policière, la représentation de l'homosexualité, qu'elle mette ou non les relations sexuelles en avant, a donc été cantonnée quasiment en permanence à une publication et à une diffusion secrètes.


L'homosexualité considérée comme une forme de débauche


La loi de 1949 « sur les publications destinées à la jeunesse» est encore en vigueur. Son article 2 dispose que « les publications visées [...] ne doivent comporter aucune illustration, aucun récit, aucune chronique, aucune rubrique, aucune insertion présentant sous un jour favorable [...] la débauche ou tous actes [...] de nature à démoraliser l'enfance ou la jeunesse [...]. Elles ne doivent comporter aucune publicité ou annonce pour des publications de nature à démoraliser l'enfance ou la jeunesse. » L'homosexualité est évidemment, en droit, une forme de débauche qui, lorsqu'elle est vécue positivement par les personnages, est assimilée à une présentation sous un jour favorable et donc vouée à la censure.


De plus, selon les termes de l'article 14 de la loi de 1949, le ministre de l'Intérieur est habilité à interdire la vente « à des mineurs de dix-huit ans » des « publications de toute nature présentant un danger pour la jeunesse en raison de leur caractère licencieux ou pornographique », ainsi que leur exposition « à la vue du public en quelque lieu que ce soit ». Ces dispositions ont donc vocation à s'appliquer à des publications destinées aux adultes, mais susceptibles d'être vues ou lues par des « jeunes ». La thématique littéraire ou iconographique homosexuelle a longtemps été censurée par ce biais.


La représentation de l'homosexualité est donc une proie idéale pour tous ces visages de la censure. Les exemples sont légion. Georges Eekhoud est poursuivi devant les juridictions belges en 1900 pour Escal-Vigor. En 1927, les passages relatifs à l'homosexualité de la Liberté ou l'amour !, de Robert Desnos, sont caviardés. Les ouvrages de Jean Genet sortent d'abord clandestinement. La première partie de Ravages, de Violette Leduc, est refusée par Gallimard en 1955 et paraît, sous le titre Thérèse et Isabelle, en édition hors commerce à tirage restreint. Les Mauvais Anges, d'Éric Jourdan, est interdit en 1956. Cette interdiction sera reconduite en 1974. L'Épi monstre, de Nicolas Genka, est sanctionné en 1962. Tombeau pour cinq cent mille soldats (1967) et Éden, Éden, Éden (1970), de Pierre Guyotat, sont inquiétés par la censure et interdits...


Plus récemment, en 1987, lorsque Charles Pasqua est nommé au ministère de l'Intérieur, Mathieu Lindon voit son roman Prince et Léonardours frappé d'une mesure administrative d'interdiction, […] décision […] vite rapportée.


Cependant, l'art et la science ont toujours bénéficié d'une certaine tolérance. Ont ainsi vu le jour pléthore de livres illustrés sur le sport dans l'Antiquité ou l'anatomie masculine.


Incitation à l'autocensure


Le nouveau Code pénal, instauré en 1993, ne vise plus, en un seul article (227-24), que les « messages à caractère violent ou pornographique ou de nature à porter gravement atteinte à la dignité humaine ». La référence à la seule notion, très floue, de « caractère pornographique » est une porte grande ouverte à la censure discrétionnaire que pourrait exercer un ministre ou un juge pudique ou moralisateur.


[…] Il est par ailleurs toujours interdit de rapporter certaines informations qui peuvent évoquer l'homosexualité d'individus. Selon la jurisprudence, l'homosexualité appartient à la sphère de la vie privée. Or, toute atteinte au respect de la vie privée est interdite, en vertu de l'article 9 du Code civil. Il ne s'agit pas là uniquement de la description de relations sexuelles – qui est sanctionnée quelle que soit sa nature – mais bel et bien de la seule mention de l'appartenance à la catégorie « homosexuel ».


Le phénomène d'autocensure est donc de plus en plus fort ; les auteurs ou les éditeurs font relire par un avocat les passages ou les scènes portant sur l'homosexualité, qui disparaît des textes ou n'y figure qu'à la condition que les noms réels des personnages soient masqués ou modifiés. Christine Angot a évoqué cette chirurgie juridique dans son roman L'Inceste (1999), qui relate notamment une relation homosexuelle. […]


Emmanuel Pierrat


In « Dictionnaire des cultures gays et lesbiennes » de Didier Eribon (sous la direction de), Larousse, 2003, ISBN : 2035051649, pp.101/102



En savoir plus : Le livre noir de la censure, Emmanuel Pierrat, Editions du Seuil, 2008, ISBN : 9782020942980


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