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Sucre d'orge, une nouvelle de Tennessee Williams

Publié le par Jean-Yves Alt

La faute chez Tennessee Williams, c'est bien sûr son homosexualité. Il est bien trop puritain pour ne pas croire au péché. A un certain niveau profond, il croit vraiment que l'homosexuel a tort et que l'hétérosexuel a raison.

Etant donné que ce sentiment de culpabilité envahit tout chez lui, il est conduit, dans son ?uvre comme dans sa vie, à l'idée de l'expiation et à celle de la mort. C'est ce schéma que l'on retrouve dans la nouvelle Sucre d'orge qui raconte l'histoire du vieux Krupper, haï par ses cousins parce qu'ils sentent instinctivement que cet homme est haïssable pour le monde.

Tennessee Williams met cette haine et ce dégoût dans leurs têtes pour que nous comprenions que ce monde rejette ceux qui ressemblent à ce vieil homme, sans avoir besoin d'examiner quelles actions ils ont à cacher.

L'auteur lui-même ne condamne-t-il pas le vieux Krupper en le faisant mourir terrassé par une crise cardiaque dans ce petit cinéma qui abritait les émotions qu'il connaissait avec de jeunes garçons ?

Cette mort semble seule capable de le racheter. Il faut ajouter cependant qu'elle va bien plus loin, puisqu'elle transfigure le vieil homme. C'est l'émotion esthétique la plus complète de son existence misérable qui l'a tué :

« Au moment où M. Krupper arrive à la loge et s'assure la neutralité de l'ouvreuse en lui donnant un pourboire très large, le jeune homme s'est endormi comme une pierre, endormi dans un sommeil doux et velouté, à l'abri des réminiscences de la veille. Sa tête est inclinée en avant, ses cuisses sont écartées et ses doigts effleurent le sol. Ses lèvres humides sont entrouvertes et sa respiration est un peu sifflante, mais pas assez cependant pour que M. Krupper la perçoive. Il fait si sombre dans la loge que le gros vieillard est près de s'asseoir sur les genoux du jeune homme ; mais il se rend compte que son siège habituel est occupé.

M. Krupper pense de prime abord que ce compagnon presque invisible est peut-être un certain jeune Italien de sa connaissance qui partage parfois la loge avec lui quelques minutes toutes les cinq ou six semaines, et il murmure d'un ton interrogatif le nom du jeune homme, Bruno, mais n'obtenant pas de réponse, il se dit qu'il s'est trompé, que ce n'est pas Bruno.

Le vague parfum qui lui avait fait croire que c'était Bruno, un parfum fait de transpiration, de tabac et de la prodigalité de certaines glandes juvéniles, lui est familier, et il a beau être convaincu de s'être trompé, il sent un bonheur nouveau gonfler sa poitrine qui n'est pas encore remise tout à fait d'avoir gravi deux escaliers.

En se penchant, il situe l'autre chaise et la saisit pour la placer avec beaucoup de précaution là où il veut qu'elle soit, à une distance adroitement calculée de celle qu'occupe le dormeur ; alors, M. Krupper s'installe avec toute la lenteur étudiée d'un vieux chameau aux articulations fatiguées. Ces mouvements font circuler son sang à une vitesse folle. Ouf ! Voilà C'est fait. »

Mais au moment où M. Krupper connaît l'extase avec le jeune homme, c'est la mort qui le rattrape et punit son coupable égarement :

« Lorque vers minuit, les lumières du Joy Rio se rallumèrent pour la dernière fois cette soirée-là, on découvrit le corps de M. Krupper dans sa loge. Il était tombé sur les genoux et son torse lourd était coincé entre deux chaises dorées comme s'il avait expiré en prononçant une prière. »

■ in "Sucre d'orge", Editions Robert Laffont, Collection Pavillons poche, janvier 2006, ISBN : 2221105982


Lire aussi sur ce blog :

- Le masseur noir

- Malédiction

- La nuit où l'on prit un iguane

- La statue mutilée


La nouvelle "Les mystères du Joy Rio" a la même tonalité que "Sucre d'orge" : semblable à M. Krupper, Pablo fréquente le même cinéma que ce dernier. Pablo est un homme d'un certain âge, jadis beau - du temps où il était l'ami de Kroger, l'horloger dont il a pris la succession. Aujourd'hui, sa beauté envolée, il cherche à meubler sa solitude grâce aux contacts sexuels dans ce cinéma de troisième ordre :

« Pablo, ne crains jamais la solitude au point de perdre toute prudence. N'oublie pas que tu le trouveras parfois, le plaisir, mais que parfois tu n'auras pas de chance, et ces fois-là, il faudra te montrer patient, puisque la patience est ce qui est indispensable lorsqu'on n'a pas de chance. »

Ainsi, l'échec des rapports humains auquel conduisent presque toutes les nouvelles de Tennessee Williams, n'est que la conséquence d'un manque d'unité intérieure.

« Parce que tous les péchés du monde ne sont en réalité que ses inachèvements, que des incomplétudes, toute la souffrance du monde est en réalité une expiation (...) La nature de l'homme est riche de ces palliatifs artificiels ; il se met en quatre pour dissimuler ses incomplétudes. » (in la nouvelle "Le masseur noir")

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