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Mon besoin des autres par Roger Vrigny

Publié le par Jean-Yves Alt

« Passons aux confidences. Moi, j'aime le théâtre parce que je suis seul. Depuis un an quelqu'un m'a quitté, qui m'était plus cher que tout. Du jour au lendemain, l'existence m'est apparue différente. Inutile de généraliser. Chacun réagit comme il peut. […]

A vingt-cinq ans, j'ai encore l'allure d'un adolescent, un peu naïf et retardé sur le chapitre de la bagatelle, ainsi qu'une dame me l'a confié, un jour, toute prête à mettre les bouchées doubles pour combler avec moi ce handicap. Mais je n'ai pas envie de recommencer. Mettons que ça ne me tente pas et que tout ce qui a trait, de près ou de loin, à une intrigue sentimentale, à un échauffement passager des glandes ou de l'imagination, provoque en moi une réaction de fuite.

Dans un livre de Gide, j'ai relevé ces deux phrases : « Je ne ressemble pas à mes frères. Mon seul soin désormais, c'est de ressembler à vous tous. » Voilà ma règle de conduite maintenant. Ce qui vous explique qu'étant resté seul, j'ai voulu que les autres m'entourent. J'avais besoin d'eux pour être tranquille. Je les regarde vivre et s'agiter, je participe à leurs jeux, j'épouse leurs querelles et leurs passions, je partage leurs rires, J'écoute leurs secrets, comme un bon papa plein d'indulgence et sans illusions. Ils sont mes enfants, les garçons et les filles que je ne posséderai jamais, une famille que je me suis inventée pour mon plaisir et ma liberté.

L'amour a perdu son nom, il est sans danger, il s'appelle la joie ou le travail, l'enthousiasme, la tendresse. Je le vois reflété sur les visages qui m'environnent. Leur présence me réchauffe le corps, au centre duquel seul persiste encore un espace vide – un creux ou une absence – un morceau de chair morte, d'où le sang s'est retiré.

N'allez pas prendre ces aveux pour de la pose, une preuve supplémentaire de mon tempérament « attardé » ou romantique. Je ne joue pas les beaux ténébreux qui baladent leur cœur percé d'une flèche comme une relique à la procession. D'abord parce qu'il ressuscitera un jour ou l'autre, j'en suis sûr, ce cœur en morceaux. […] Et puis parce que ce creux dont je vous parle, cet état de manque a produit en moi comme un appel d'air, un brusque coup de vent qui a rafraîchi l'atmosphère intime, chassé une vieille poussière de mots, d'images pieuses, de souvenirs – bouts de rubans ou photos jaunies tels qu'on en voit sur les murs de chapelles votives, dans une odeur de cierges et de fleurs séchées –, tout cet attirail vaguement mystique dont on entoure la célébration de l'amour, pour masquer sa propre impuissance ou son hypocrisie.

Car il s'agit bien de cela, n'est-ce pas ? On aime un corps, une présence, aussi nécessaires que le pain et l'eau pour vivre. Pas la peine d'en faire un culte ni de chanter des cantiques d'action de grâces. Privé du jour au lendemain de mon idole, je me suis retrouvé libre, les yeux secs, l'esprit ouvert comme un croyant qui s'apercevrait que l'autel est vide. […] Débarrassé de l'amour, le monde m'a paru plus clair. Il obéit à des lois naturelles, tourne autour du soleil et non pas autour d'un être qui fait la pluie ou le beau temps. Les heures se déroulent tranquilles, l'une après l'autre, toutes égales et chargées de matière, comme le décor devant mes yeux retrouve sa consistance et ses couleurs. »

Roger Vrigny

in Sentiments distingués, Editions Grasset, 1983, ISBN : 2246314712, pp. 183-186

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