Le narrateur Kaï est un adolescent de seize ans : il raconte un moment de sa vie quand il avait 10 ans. Ses parents sont divorcés et son père, Fred, en a la garde. Il voit de temps en temps sa mère qui habite loin. Après l’école il va le plus souvent chez son oncle, Tom, frère de son père.

 

Les relations entre les deux frères, si elles sont respectueuses, manquent de fraternité : jamais, ils ne s’embrassent. Kaï, qui trouve cette absence de proximité étrange, n’en comprend pas les raisons. Avec ses 29 ans, onze de moins que son frère, Tom semble avoir gardé une âme d’enfant. Il adore jouer avec son neveu, qu’il surnomme « Petit deltaplane », empruntant un comportement le plus souvent clownesque. Kaï se sent très libre avec son oncle. Pourtant il est un sujet interdit, avec lui comme avec son père, c’est tout ce qui tourne autour de l’amour. Si Kaï devine que le divorce de son père peut expliquer qu’il ne veuille pas en parler, il ne comprend pas pourquoi son oncle refuse d’en discuter avec lui :

 

« […] c’est des affaires de grandes personnes. D’adultes, tu vois. Et toi, tu es un enfant. Je te raconterai plus tard. Quand tu seras en âge de comprendre. » (p.61)

 

Kaï le vit mal. Pour lui, enfant ne rime pas avec « débile ». Il ne comprend pas pourquoi lui se confie à son oncle mais que l’inverse ne soit jamais possible : « Trop petit pour comprendre des choses » renvoie à « Je ne suis qu’un enfant ».

 

Pourtant Kaï aurait besoin de mieux comprendre les choses de l’amour car à l’école parmi ses copines, il y en a une qui est amoureuse de lui. Il ne sait comment réagir d’autant que son seul copain garçon, Obeid, est prêt à se moquer de lui. Alors, il n’a que les livres (par exemple, celui « où un petit garçon veut devenir coiffeur alors que ses parents n’ont pas trop envie ») ou les films d’amour qu’il regarde avec son oncle Tom pour essayer de comprendre :

 

« Celui en anglais où une fille en robe bleue descend un escalier en flammes pour rejoindre son amoureux, ou celui avec les deux cow-boys qui s’aiment tout en haut d’une montagne ou celui où une dame ne veut pas dire à son amoureux qu’elle n'a pas vu depuis longtemps qu’en fait elle est paralysée alors c'est pour ça qu’elle reste assise dans son canapé et c’est triste parce que son amoureux ne comprend pas pourquoi elle ne se lève pas pour l’embrasser. » (p.44)

 

Son oncle Tom part régulièrement à Strasbourg tout de noir vêtu. Kaï le trouve « très beau ». Il devine qu’il va voir son amoureuse mais il n’ose plus le lui demander. Quant à son père, il a invité à dîner la dame « qui vend des slips » :

 

« Je ne suis pas complètement débilos. J'ai compris qu’il y a un truc entre papa et cette Naïma. On verra bien quoi exactement. » (p.64)

 

Les adultes ne disent rien d’eux à Kaï. Ils ne font que lui poser des questions habituelles sur l'école, sur sa maîtresse… au mieux, quand cela arrive, ils demandent s’il a une petite amoureuse. Kaï répond négativement tout en ne sachant pas s’il répond vrai ou faux.

 

Lors d’un weekend chez sa mère qui a un nouveau compagnon, Kaï confirme que c’est toujours Tom qui le garde à la sortie de l’école. Il sait qu’elle n’aime pas son ex-beau-frère, Tom. Il entend dire que Tom et Fred, son ex-mari, sont dingues. S’il comprend la haine vis-à-vis de son père, il ne comprend celle qu’elle montre pour Tom.

 

La « mort » rampe aussi dans les combles des cerveaux des adultes. Kaï découvre peu à peu qu’un père, un oncle ne sont jamais seuls, jamais entièrement libres face à un enfant ; ils sont cernés par tout un réseau de normes, d'usages et d'influences qui orientent leurs actes, ou même les dictent, les contrôlent, les sanctionnent.

 

Il y a du Diderot dans cette histoire où le père et l’oncle auraient pu s’écrier : « Qu'y a-t-il au monde qu'un père [un oncle] aime plus que son enfant [son neveu] ? » (1)

 

L’auteur réussit une scène sublime dans le dernier acte. La liberté, chez Thomas Gornet, c’est de réussir à dire, grâce à un enfant, la réplique de la solitude.

 

L’auteur peut écrire :

 

« Il est très maigre. Il a le visage assez blanc et il me sourit. » (p.146)

 

...et dans le même temps :

 

« Tom sourit, me dit que oui, il est malade et qu'il est surtout malade d'être parti et de m'avoir menti. […]

Tom nous emmène dans son salon. Il y a un grand canapé blanc. Je m'assois à côté de lui. Sur la table, il y a un cadre avec une photo. Tom et un type que j'ai jamais vu, en train de s'embrasser.

— C'est ton amoureux ?

Il me dit que oui […]

— Pourquoi tu m'as dit que t'avais une amoureuse à Strasbourg ?

Tom se touche la casquette :

— Parce que je suis con. J'ai pas osé dire que c'était un amoureux. J'arrivais pas à t'en parler. J'ai cru que ça se ferait tout seul mais non. » (pp.146-147)

 

Tout passe par le regard de Kaï avec une finesse dans les détails relatés. Un roman, pour tous, enfants et adultes, qui permettra de débrider les yeux de ses lecteurs sur les difficultés de l'éveil à la sexualité chez les enfants et les jeunes adolescents.

 

Ce n’est pas un vieil homme qui se souvient, mais un adolescent : la mémoire de tous les amours observés, grâce à la force de ses mots, ne pourra que supplanter la « mort ».

 

Thomas Gornet utilise une écriture impressionniste pleine des sensations de chaque moment saisi. Avec ce temps volatil et ces empreintes furtives, l’auteur a orchestré un très beau roman : il me redonne, après tous les filtrages d’un grand art, l'exacte émotion que j’éprouvais enfant.

 

L’analyse subtile d’un univers imaginaire qui donne sentiment de réalité.

 

■ Editions L’école des loisirs, collection Neuf, septembre 2008, ISBN : 978-2211093729



(1) Denis Diderot, Le père de famille, 1758

 


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualité.com


Le site de l'auteur


Du même auteur : Qui suis-je ? - L'amour me fuit

 

Retour à l'accueil

 


 

    Le Contrat Universel : au-delà du « mariage gay »

 

 

Lionel Labosse

 


 

« Le mariage de Bertrand »

 

 

Essobal Lenoir

 


 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

 

 

Photographie de argentyk – 2004



Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur

 


 

RECHERCHE THEMATIQUE par TITRE

 

Littérature & Homosexualité

 

 

 

Littérature jeunesse & Homosexualité

 

 

Histoire & Homosexualité

 

 

Cinéma & Homosexualité

 

 

Philosophie

 

 

Arts

 

 

Citations & Homosexualité

 

 

Articles de la revue Arcadie

 

 


 

Rechercher

 


 

Des maisons d’éditions qui comptent

 

 

 

 

 

 

 

 

Pierre Mainard, éditeur

11 boulevard de Gaujac

47600 Nérac

Tél : 09 50 34 22 48 & Fax : 05 53 65 93 92

 

 


 

"Qui sommes-nous, qu’est chacun de nous sinon une combinaison d’expériences, d’informations, de lectures, de rêveries ? Chaque vie est une encyclopédie, une bibliothèque, un inventaire d’objets, un échantillonnage de styles, où tout peut se mêler et se réorganiser de toutes les manières possibles."
(Italo Calvino, Leçons américaines)

 

  affiche-affiche-pierre-et-gilles-contre-homophobie.jpg

 

« Tu ne sauras jamais les efforts qu'il nous a fallu faire pour nous intéresser à là vie ; mais maintenant qu'elle nous intéresse, ce sera comme toute chose - passionnément. »
André Gide, Les Nourritures terrestres (1897)

 

 

 

« Tout est vrai, le temps d’un texte. »
Kirsty Gunn

 

 

 

  follement-gay-lyon.gif

 

« Je crois aussi qu'on ne meurt pas avant d'en avoir secrètement, tenacement le désir. »
Tony Duvert

 

 

Le site de Lionel Labosse. Un regard altersexuel sur le monde.

 

Hexagone Gay

 

 

 

 

 

 



C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
KANT, Réflexions sur l’éducation

 

Esprits Libres: votre Magazine

 

 

 

Syndication

  • Flux RSS des articles
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés