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L'âge d'ange, Anne Percin

Publié le par Jean-Yves

Dès le début de ce roman, le lecteur est préparé à un drame. Puisque la narratrice, Anja, parle au passé d’un garçon polonais, Tadeusz, qu’elle a connu au lycée :



« Le choc fut si violent que, des années plus tard, alors que j’écris ces lignes, je tremble. » (page 14)

 

Ce lycée huppé du duché du Luxembourg, avec ses filières d’excellence, accueille quelques élèves des quartiers défavorisés. Mais le métissage social n’est pas dans les têtes.

 

Anja, timide et sensible, nées de parents fortunés occupés à leurs carrières, n’a qu’une passion, le grec. C’est toute sa vie.

 

On devine, dans cet établissement où les élèves rivalisent entre eux, obsédés par leur réussite, que le grec lui permet d’exister.

 

La jeune fille passe tout son temps libre à la bibliothèque où elle rêve en lisant l’ouvrage "Les amours des dieux et des héros" :

 

« La couverture poussiéreuse dissimulait des illustrations que les adultes, s’ils en avaient eu connaissance, se seraient empressés de nous cacher. La beauté de ces images est encore dans mes yeux. Ce fut pour moi, pendant des mois, la vraie beauté, la seule possible. » (page 22)

 

Un jour, elle constate que quelqu’un a emprunté ce précieux livre. Qui a pu la priver de cette pépite ?

 

A la faveur d’une absence d’un professeur, elle découvre à la bibliothèque que Tadeusz feuillette "Le" livre :

 

« De ma chaise, j’observais son profil très doux que j’avais déjà devant moi en classe de russe. À la limite, on pouvait même lui trouver une tête romaine. Un peu comme Marlon Brando, du temps de sa splendeur. Le fait est qu’il avait l’air gentil, malgré une force assez animale. […] C’était lui. » (pages 38/39)

 

Dès lors, Anja va peu à peu s’attacher à Tadeusz. En écoutant les grognes populaires qu’il lui rapporte, elle discerne que les hommes ne vivent pas tous dans une bulle feutrée.

 

Un soir, à la sortie du lycée, elle, dont l’habillement masque sa féminité, se fait attaquer alors qu’elle accompagne son ami chez lui. Elle a le front fendu.

 

Quand Anja demande à Tadeusz pourquoi l’un des agresseurs lui a dit qu’il les « ramenait à la maison » (page 73), le garçon embarrassé répond qu’elle a été prise pour un mec. Quand enfin elle lui demande s’il est amoureux d’elle, elle l’entend répondre :

 

« Non. Je t’aime, mais c’est... pas comme tu dis. Je te demande pardon. Je croyais que tu avais compris. » (page 101)

 

Si Tadeusz est bien du même monde social que celui des agresseurs, il est un étranger pour eux car « sa différence, il la porte dans son cœur » (page 104)… jusqu’à la rencontre de son fatal destin, l’homophobie ambiante, partagée entre salauds et braves types, encourageant cette criminalité spécifique.

 


La lecture commune ("Les amours des dieux et des héros") des deux amis préfigure les drames et les joies qui tisseront les rapports des deux adolescents. Leur vérité qu’ils ne se cacheront pas, sera un rempart à l’amour qui les aurait livrés l’un à l’autre. Une voie de salut.

 

Témoin de son temps, critique féroce des injustices, Anne Percin tisse une fresque, pleine de suggestions, où se mêle le destin de ses héros.

 

Une fille au destin d’homme, un homme amoureux des garçons, sont réunis dans l’égalité du "combat", exaltés dans leur différence par les grossièretés et les horreurs du monde.

 

« L’âge d’ange » n’est pas le simple récit de l’amour perdu d’une femme. Les taudis des banlieues d’une grande ville, les éclats trompeurs des salons fortunés, les révoltes de ceux qui n’ont plus rien à perdre constituent le décor d’une aventure hors du temps et dans le temps. C’est, plus qu’un récit mythique, un mythe devenu livre dans l’espace universel de l’amour. C’est le destin d’une femme solitaire qui s’est rapprochée de la vie, la vie étant cette force vive où se déchirent les passions, se greffent les espoirs, se consument, fragiles, les jours.

 

Un roman qui hait indistinctement les injustices, l’hypocrisie, l’homophobie et tout ce qui dégrade l'homme. Un roman qui s’inscrit dans un destin de condamnation et de salut. Magnifique.

 

■ Editions L’école des loisirs, collection Médium, sept. 2008, ISBN : 978-2211092180

 


D'Anne Percin : Point de côté - Bonheur fantôme


Le site de l'auteure


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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