Sa maladie, Reinaldo Arenas n'y reviendra plus. Quelques mots distants composent l'incipit d'Avant la nuit, son autobiographie posthume :



« L'hiver 87, j'ai cru que j'allais mourir. Depuis des mois, j'avais de terribles poussées de fièvre. Diagnostic : sida... J'ai pris un billet pour Miami, décidé à mourir au bord de la mer... Cependant, comme sous l'effet d'une bureaucratie diabolique, tout ce que l'on désire tarde à s'accomplir, même la mort. »

Suivent dix pages glacées, sans plaintes, de la chronologie de son agonie. Par hâte d'entamer ce qui motive le livre, la force du passé :

« J'avais deux ans. J'étais nu : je me baissais vers le sol pour lécher la terre. La première saveur dont j'ai le souvenir, c'est celle de la terre. »

Ainsi, d'emblée, le cadre fatal était-il fixé, où en couleurs criardes, croquis baroques, et coups de pinceau d'une frénésie rageuse, pourrait être peinte sa vie.

 


Vie à chaque instant conquise sur l'emprise de la mort, sans cesse haletante parce que sans cesse traquée par la misère, la violence, la loi des dictatures et l'obsession des étreintes mâles les plus dangereuses.

 

Une vie contre les déficiences de laquelle il aura fallu pour durer s'immuniser à l'aide de fantasmes compensatoires : amours et œuvres boulimiques, d'une liberté éperdue, où pour Arenas, toujours, il ne s'est agi que de tout transfigurer par le verbe.





Qu'aurait été sans ses romans et ses amants constamment cachés, l'histoire de ses jours et de ses nuits dans les années 70 ? La chronique atroce, à peine vraisemblable, kafkaïenne, d'un rêve toujours déçu, espoirs de délivrance toujours avortés : bref, l'histoire de Cuba, Cuba libérée de Batista pour tomber sous la botte communiste.

 

Cuba de loin choyée par l'intelligentsia du monde libre, mais par elle rejetée dès qu'incarnée sur son sol par des exilés inopportuns, venus dire l'horreur du castrisme et réclamer pour eux aussi le droit d'écrire en paix.

 

Le pire, pour Reinaldo Arenas, n'est jamais la faim, le dénuement, les coups ou se trouver acculé au suicide. Que ce soit dans La Havane stalinisée, les camps de "rééducation" ou le bagne où on lui fait payer des années durant l'audace de s'opposer au régime, ces affres il les vivait déjà enfant, dans sa campagne natale. Elles ne le mèneront jamais à hurler avec les loups, renoncer aux évasions, à l'exil.

 



Le pire, c'est la trahison.
Celle des amis qu'il voit courber l'échine, se laisser décimer ou lui tourner le dos, le dénoncer. Celle d'intellectuels comme Cortazar, Garcia Marquez, qu'il voit, la révolution elle-même trahie, soutenir le tyran. Celle du monde libre où certes existe la liberté, mais capitalisée, vendue à l'encan : les gauchistes qu'il y croise, gauchistes de luxe, ne sauront que le prier de se taire ou de rentrer chez lui s'y battre pour la démocratie.

 

Pire, la farce de son autocritique publique, qu'il accepte par peur de la torture.

 

Pire, un coup de grâce, le mépris des gays américains, marbres inaccessibles qui le repoussent, trop pauvre, plus assez jeune...




Livre du désespoir ? Tout le contraire. L'univers qu'Arenas y restitue, si c'est celui d'épisodes aussi sombres que celui de l'exode des parias par le port de Mariel en 1980, si c'est le numéro d'équilibriste d'un homme qui se pressent depuis toujours, en permanence, aspiré par la mort, c'est aussi un bateau ivre, une cour des miracles grouillant de personnages inoubliables : officiels qu'on dirait sortis du "Balcon" de Genet, ou marginaux magnifiques, voyous, folles, travestis, prostituées, dont la vitalité lubrique et coléreuse, les excentricités, le sens de la dérision et de la solidarité sont, avec la malhonnêteté, toute la digne richesse.

Rire et littérature ont une nouvelle fois, pour l'éternité, fait la nique à l'horreur. Arenas, l'un des plus grands auteurs américano-latins, ne peut pas être tout à fait mort.

■ Editions Actes Sud, Collection Babel, ISBN : 2742730966

 


Du même auteur : Arturo, l'étoile la plus brillante - Le Palais des très blanches mouffettes

 

Publié dans : LIVRES
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    Le Contrat Universel : au-delà du « mariage gay »

 

 

Lionel Labosse

 


 

« Le mariage de Bertrand »

 

 

Essobal Lenoir

 


 

[...] les mots possèdent ce prodigieux pouvoir de rapprocher et de confronter ce qui, sans eux, resterait épars dans le temps des horloges et l'espace mesurable.
Claude Simon, Album d’un amateur,  Editions Remagen-Rolandseck, 1988, p. 31

 

 

 

Photographie de argentyk – 2004



Lire c'est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister.
Italo Calvino, Si par une nuit d'hiver un voyageur

 


 

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(Italo Calvino, Leçons américaines)

 

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C’est ainsi par exemple que l’on envoie les enfants à l’école, non pas dans l’intention qu’ils y apprennent quelque chose, mais afin qu’ils s’habituent à demeurer tranquillement assis et à observer ce qu’on leur ordonne, en sorte que par la suite ils pensent ne pas mettre réellement et sur le champ leurs idées à exécution.
KANT, Réflexions sur l’éducation

 

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