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Rush, John Rechy

Publié le par Jean-Yves

Rush est un bar homo américain. On devine rapidement qu'il s'agit d'un de ces bars new-yorkais qui bordent West Street le long des célèbres entrepôts désaffectés. Ce bar est le centre du livre de Rechy, le personnage mythique vers lequel convergent des figures, des formes, des hommes qui constituent un spectre fantasmatique.

 

Rush c'est aussi une marque de « poppers ». On « sent » dans ce bar, son envahissante présence, sulfureuse, dilatant les pores des nouveaux adeptes, échauffant les désirs des clients avinés, pourvoyeuse de visions ; comme un coup de sang, une colère qui monte à la tête ou une forte bouffée de chaleur.

 

Le titre de ce livre éclaire la tension, l'angoissante et frénétique chasse sexuelle que Rechy recrée en la confinant dans un bar où des hommes bardés de cuir côtoient, tel Chas, sadomasochiste convaincu, des avocats, des hommes d'affaires déguisés en prolos, en hommes de la rue, en cow-boys.

 

Un à un apparaissent des personnages aussi divers que réels. Mais aucun n'est grotesque ou caricatural. Terriblement réels, ce Bill musclé, blond, en quête du Mâle dont il ferait un mari, cet Endore, second centre du roman qui se moque du grossissement tragique des rites de drague sans pour autant résister à la force aspirante du lieu dans lequel il se trouve ; il y a aussi Robert, jeune mec tendre qui fait ses premières armes au Rush et dont c'est la véritable incursion dans un monde qu'il croyait détester et qui ne cesse de le fasciner. L'idée même de se rendre dans ce bar le faisait bander. Au Rush font également leur entrée deux travelos qui se heurtent au mépris des gays.

 

Endore se réfugie dans la causticité de ses remarques. Il refuse de coucher avec Robert comme pour le préserver à la fois de la possession égoïste des corps et de la sexualité mécanique, orgiaque qui l'exclura, sans préavis, lorsqu'il aura atteint 40 ans et qu'il aura pris du ventre.

 

Toute la « Comédie humaine » de l'homosexualité est dans ce livre : blancs, noirs, putes, hétéros, voyeurs, femmes à pédés, travelos, gigolos, clones et loubards casseurs de pédales, la présence d'au moins un représentant de ces « types » au Rush (sauf les loubards qui ont pour mission de hanter les trottoirs) ravive la puissance magique de ce bar dans lequel une grande messe noire se joue.

 

Les idéalistes qui pensent – comme si ça allait de soi – que l'oppression renforce les liens de solidarité seront déçus par ce livre. Ils seront désabusés par cette haine amoureuse qui sous-tend les rapports sécrétés par le Rush, lieu de cuite, et surtout le Rack, lieu de sacrifice.

 

Les rites solennels, le décodage des regards, les poings enfoncés dans l'anus dont Barthes disait que c'était la seule invention érotique du XXe siècle, font penser aux gladiateurs romains qui n'étaient forts que d'une certitude : celle qu'il y aurait, en dernière instance, un gagnant et un perdant.

 

Rechy ironise sur la « clonification » en disant qu'elle désensualise les corps avec son mimétisme. « Ils sont tous interchangeables. Quoiqu'ils semblent ne rien voir, rien ne leur échappe. L'air dédaigneux masque la peur. »

 

Rechy n'est pas un moraliste. Son roman a le réalisme psychologique des classiques. Il n'entend pas prouver par la persuasion. Il démonte pour démontrer ensuite, preuves en main. Les propos de bar se mêlent aux paroles intérieures. Les scènes de drague précèdent ou suivent des scènes d'agression.

 

Les loubards et les truqueurs sont, pour John Rechy, les symptômes de la haine de soi et de l'auto répression homosexuelle. Le jeune homme ensanglanté a autant d'importance que ce bar qui respire, halète, jouit à l'abri de ses murs et de sa carapace lubrifiée. On vient le secourir après qu'il se soit effondré et que les agresseurs aient pris la fuite. Deux phrases, les dernières du livre, ouvrent vers une autre destinée : « La main reste en l'air en un geste de bénédiction inachevé. Puis elle retombe et se transforme en poing. »

 

■ Editions Presses de La Renaissance, 1981, ISBN : 2856161979

 

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