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Les renifleurs par Félix (*) Carlier (1887)

Publié le par Jean-Yves

Ancien chef du service des mœurs à la Préfecture de Police de 1860 à 1870, Félix (*) Carlier publia en 1887 un gros ouvrage, extraordinairement documenté, sur « Les deux Prostitutions » (1). Nous détachons quelques curieuses anecdotes de la seconde partie du livre qui donne un suggestif panorama de la prostitution masculine à Paris.



Les water-closets des Halles furent, à une certaine époque, un rendez-vous auquel on venait le soir de tous les quartiers de Paris. C'est par centaines qu'on pouvait compter les gens qui venaient là pour chercher aventure. La Police avait opéré, en moins d'un mois, plus de deux cents arrestations pour outrages publics à la pudeur ; toutes avaient été suivies de condamnations. Loin de tenir mystérieuses ces arrestations, de vouloir établir une souricière dans cet endroit, l'administrateur, dans le but d'effrayer ceux qu'une espèce de folie érotique ramenait chaque soir au même endroit, au grand scandale des passants, leur donnait la plus grande publicité possible. Les arrestations commençaient chaque soir à neuf heures et duraient jusqu'à minuit. A minuit, les pédérastes étaient aussi nombreux qu'à 9 heures du soir. C'était à désespérer de pouvoir jamais débarrasser le quartier de cette tourbe hideuse. Les forts de la Halle se mirent bientôt de la partie. Chaque soir vers minuit, à l'heure où ils venaient prendre leur travail, ils donnaient la chasse à ces êtres immondes, distribuant de droite et de gauche des horions dont ils ne mesuraient pas toujours la gravité. Arrestations et horions, rien n'y faisait. Le lendemain, tous ceux qui n'avaient point été arrêtés la veille revenaient avec de nouvelles recrues, de telle sorte que la foule était toujours aussi nombreuse.

 

Un garçon de café, en costume de l'emploi, petits souliers découverts vernis et sans talons, tablier blanc relevé par un coin, arrivait chaque soir vers minuit un quart. Chaque soir, aussitôt qu'il apparaissait, les gens de la Halle, que ses minauderies exaspéraient, se mettaient à sa poursuite. Il fuyait à toutes jambes, et souvent dans sa course perdait ses chaussures que ses persécuteurs rapportaient comme un trophée. Un soir qu'il avait été moins leste que d'habitude, il fut rejoint et fit face à l'ennemi. En voulant parer un coup de poing à son adresse, il eut le bras cassé. Il reprit immédiatement sa course en poussant les hauts cris. Il y avait lieu d'espérer qu'il ne reparaîtrait pas au moins de quelques jours. Sa blessure l'empêchant de travailler, le lendemain, il profita de son congé forcé pour venir au rendez-vous habituel en costume bourgeois, le bras dans un appareil et en écharpe, mais ce jour-là ce fut à neuf heures du soir au lieu de minuit qu'il y vint. Cette fois, les agents qui l'avaient surveillé tout spécialement l'arrêtèrent bientôt en flagrant délit d'outrage public à la pudeur. Il fut traduit devant le tribunal correctionnel. Il reconnut, comme lui appartenant, cinq souliers ramassés sur la voie publique qu'on lui présentait ; il raconta lui-même la scène dans laquelle il avait été blessé et récrimina contre les procédés qu'il qualifiait d'attentatoires à sa liberté. En avouant hautement le but de ses promenades quotidiennes et nocturnes, il ajoutait cyniquement : « Il y a bien des maisons de filles, pourquoi n'y a-t-il pas des maisons d'hommes ? Aussi longtemps que cette injustice subsistera, on exposera d'honnêtes garçons comme moi à se faire arrêter. »

 

Malgré ces nombreuses arrestations, malgré la sévérité déployée par la justice qui sentait bien la nécessité de mettre fin à ces scandales publics, malgré l'intervention brutale des gens de la Halle écœurés par ce spectacle journalier, la réunion était toujours aussi nombreuse.

 

Ceux qui, condamnés, avaient subi leur peine, revenaient, le soir même du jour de leur mise en liberté, plus enragés que jamais. Cela devenait intolérable, il fallait aviser.

 

 

Les water-closets qui existaient à deux des angles de l'ancien pavillon de la boucherie étaient, par leur disposition intérieure, la cause de tout ce désordre. Ils avaient été construits sur le même plan. Un vestibule donnait accès dans trois loges, séparées les unes des autres par de minces cloisons en briques et fermées par des portes pleines munies d'un crochet intérieur. Lorsque les pédérastes eurent pris cet endroit pour lieu de rendez-vous, ils percèrent chacune de ces cloisons de petits trous, qui permettaient aux deux voisins de cellules de commettre entre eux, à travers cette cloison, des outrages à la pudeur. Chaque jour, les maçons de la ville bouchaient les trous ; chaque soir, ces trous étaient percés à nouveau. L'administration prit un parti qu'elle crut héroïque ; elle remplaça les cloisons par des plaques de blindage en fonte. Le premier soir, ce fut une désolation. Ceux qui constatèrent ce changement sortirent de là, la figure hébétée. Ils allaient à la rencontre des nouveaux arrivants, pour leur apprendre la triste nouvelle. Ceux-ci n'y voulaient croire qu'après avoir vérifié par eux-mêmes. Cette vérification faite, ils avaient des gestes de désespoir qui eussent été du plus haut comique, s'ils n'avaient eu une signification aussi répugnante ; bref, il fallut bien se résigner. Les allées et venues durèrent toute la soirée encore, le lendemain elles devinrent plus rares et, le troisième jour, personne ne reparut plus. C'en était donc fini de ce cloaque immonde. Oui ! mais pour quelques jours seulement. Quinze jours plus tard, les plaques de tôle avaient été taraudées, les trous existaient à nouveau, et la cohue antiphysique y venait plus nombreuse que jamais.

 

La fermeture de ces water-closets fut seule capable de mettre fin à ces scandales.

 

Cet acharnement à choisir les water-closets comme point de rendez-vous paraîtrait incroyable, si nous ne disions tout de suite que l'odeur qu'exhalent ces sortes d'endroits est une des conditions recherchée par une catégorie fort nombreuse de pédérastes, aux plaisirs desquels elle est indispensable. On verra plus loin que tous les water-closets publics, notamment ceux construits sur les bords de la Seine, que tous les recoins malpropres et puants, servent spécialement de lieux de rendez-vous. Ceux que leurs goûts pervertis poussent à rechercher cette singulière condition de bien-être – et ils sont très nombreux – forment la classe des renifleurs. L'ironie se devine.

 

in Le Crapouillot n°30, « Les Homosexuels », août 1955, p. 19

 

(*) Il ne faut pas confondre Pierre Carlier (1794-1864), qui fut préfet de police, avec Félix Carlier, auteur d'un ouvrage fameux sur Les deux prostitutions (1887), la « prostitution antiphysique » constituant la seconde partie de l'ouvrage. Par ailleurs, le catalogue de la BNF semble responsable d'une erreur assez répandue au sujet de ce dernier, en charge de la police des moeurs de 1860 à 1870, l'initiale F. de son prénom étant interprétée dans le catalogue par François au lieu de Félix. Un article de lui paru dans les Annales d'Hygiène publique et de méd. lég. (1871 p. 282) tranche la question : son prénom est bien Félix.

Jean Claude Féray

in Le registre infamant, éditions Quintes-Feuilles, octobre 2012, ISBN : 978-2953288568, pp. 12-13

 


(1) Félix Carlier, Les deux prostitutions, Paris, Editeur E. Dentu, 1887, deuxième partie : Prostitution Antiphysique, chapitre I : Caractères généraux de la pédérastie, pp. 301 à 305 pour l'extrait cité, (téléchargeable sur le site Gallica)

 

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