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Les « jésus » par Félix (*) Carlier (1887)

Publié le par Jean-Yves

Ancien chef du service des mœurs à la Préfecture de Police de 1860 à 1870, Félix (*) Carlier publia en 1887 un gros ouvrage, extraordinairement documenté, sur « Les deux Prostitutions » (1). Nous détachons quelques curieuses anecdotes de la seconde partie du livre qui donne un suggestif panorama de la prostitution masculine à Paris.



Les prostitués qu'on désigne sous les noms génériques de petits Jésus ou de jésus se décomposent en trois sous-classes : les honteuses – les travailleuses – les persilleuses. Les persilleuses et les travailleuses affichent carrément leur ignominie. Les honteuses, comme leur nom l'indique, la cachent le plus qu'ils peuvent.

 

A cette classification tirée de l'argot, adoptée par le monde des voleurs et par celui de la prostitution, nous préférons celle-ci : les insoumis – les entretenus – les raccrocheurs – parce qu'elle se prête mieux au plan de cette étude.

 

Nous devrions peut-être employer ces trois adjectifs au genre féminin, parce que les individus qu'ils qualifient ont tous pour signes distinctifs une tenue, des allures, des minauderies efféminées qu'ils s'étudient à pousser jusqu'au ridicule.

 

Entre eux, ils ne se connaissent et ne se désignent que par des appellations féminines.

 

Ces appellations ont des origines bien différentes. Certaines ont des prétentions à la noblesse : la Duchesse de Lamballe, la Marquise, la Baronne, la Maintenon, la Margrave de Saint-Léon, la Duchesse Zoé, Valentine d'Armentières, Marie Stuart, la Princesse Salomé, etc., etc.

 

D'autres sont tirées de romans ou de pièces de théâtres : Fœdora, la Fleur fauchée, la Bisbérine, Adrienne Lecouvreur, Lodoïska, la Esmeralda, la Fonctionnelle.

 

D'autres appartiennent, ou ont appartenu à la galanterie parisienne : Rigolette, Pomaré, Marguerite Gautier, Cora Pearl, la Schneider.

 

Enfin les défauts de nature, les habitudes, les lieux d'origine et les professions font donner des sobriquets au plus grand nombre : la femme Colosse, la Déhanchée, la Louchon, la Naimbot, la Délicate, la Roussotte, la Blondinette, la Tabatière, la Poudre de riz, la Salope, la Normande, la belle Allemande, la Brésilienne, la Parfumeuse, l'Institutrice, la Cochère, Louise la Misère, etc., etc.

 

Dans la conversation, ils se traitent de ma chère, de ma toute belle. Si un passant, en réponse à des gestes provocateurs, les rudoie un peu, ils disent : « Vous n'êtes pas galant pour les dames », et si, écœuré, il les malmène, ils lui répondent : « Vous êtes un lâche de maltraiter une faible fille comme moi ».

 

Pour exprimer la séduction que peut exercer l'un d'entre eux, ils disent de lui : c'est une chatte. Ils se traitent dans leurs correspondances de : « cher cœur, adorable trésor », et, dans leurs disputes, « de p... de vache, de salope, de voleuse ».



Tous cherchent à se donner une voix douce, et certains arrivent à des timbres de fausset près desquels les voix de la chapelle Sixtine sont des voix graves.

 

Lorsqu'ils se trouvent plusieurs réunis dans l'intimité, c'est un caquetage assourdissant entremêlé d'éclats de voix aigres qui pourraient faire douter de leur raison. C'est cet amour immodéré du verbiage qui leur a valu le surnom de tapettes (2).

 

Ils emploient tous les moyens possibles pour se rendre imberbes ; ils cherchent à faire tomber leur barbe à l'aide d'onguents ; certains se la font même arracher brin à brin et se résignent à cette souffrance atroce pour être bien certains qu'elle ne repoussera pas.

 

Dans les bals masqués, dans leurs soirées intimes, sur la voie publique, où ils se montrent en plein jour pendant les fêtes du Carnaval, c'est toujours en femmes qu'ils s'habillent, et c'est avec des fleurs artificielles, des couronnes et des guirlandes qu'ils se parent ; chez eux, où ils se livrent volontiers à des travaux d'aiguille, c'est encore ce costume qu'ils affectent de porter.

 

Leurs professions de prédilection, quand ils travaillent, sont encore des professions ordinairement exercées par des femmes. Ils sont fabricants de chapeaux de paille pour les dames, ouvriers en fleurs fines, ouvriers en tapisserie à l'aiguille, modistes, repasseurs chez les blanchisseuses, couturières. L'un d'eux avait acquis dans cette dernière profession un goût et une habileté tels qu'il était engagé à l'année par une des grandes marchandes à la toilette de Paris, pour remettre à neuf les robes de soirée démodées.

 

Lors d'une perquisition faite chez un jeune homme, on le trouva repassant un bonnet ; à ses côtés était assis un autre jeune garçon qui cousait une robe ; enfin un troisième individu, celui-là étranger à la maison, leur faisait voir des échantillons de rubans pour lesquels il faisait la place.

 

Ils ont, pour les colifichets, les étoffes de soie, les bijoux, les parfumeries, un goût insatiable, désordonné. Le linge de corps les préoccupe beaucoup moins. Ils sont, pour une certaine catégorie, d'une malpropreté repoussante. Souvent couverts d'habits sordides, de linge dont la seule vue donne des nausées, ils ne considèrent même pas la chemise comme un vêtement indispensable; ils la remplacent volontiers par un faux col fixé à l'aide d'une épingle au col de leur gilet, et par une loque de linge blanc étalée sur leur poitrine. La vermine et la gale, qu'ils propagent partout, sont leurs hôtes habituels et respectés; mais ils portent tous sur eux un flacon d'odeur, de la poudre de riz, un pompon dont ils se servent à chaque instant, même sur la voie publique. La possession d'un coupon de soie voyante les transporte de joie ; les bijoux surtout les passionnent outre mesure. Ce sont là les cadeaux qu'ils préfèrent. A défaut de diamants, ils portent du strass, à défaut d'or, ils achètent du doublé, tout ce qui brille leur plaît.

 

in Le Crapouillot n°30, « Les Homosexuels », août 1955, p. 20

 

(*) Il ne faut pas confondre Pierre Carlier (1794-1864), qui fut préfet de police, avec Félix Carlier, auteur d'un ouvrage fameux sur Les deux prostitutions (1887), la « prostitution antiphysique » constituant la seconde partie de l'ouvrage. Par ailleurs, le catalogue de la BNF semble responsable d'une erreur assez répandue au sujet de ce dernier, en charge de la police des moeurs de 1860 à 1870, l'initiale F. de son prénom étant interprétée dans le catalogue par François au lieu de Félix. Un article de lui paru dans les Annales d'Hygiène publique et de méd. lég. (1871 p. 282) tranche la question : son prénom est bien Félix.

Jean Claude Féray

in Le registre infamant, éditions Quintes-Feuilles, octobre 2012, ISBN : 978-2953288568, pp. 12-13

 


(1) Félix Carlier, Les deux prostitutions, Paris, Editeur E. Dentu, 1887, deuxième partie : Prostitution Antiphysique, chapitre II : Classification des pédérastes, pp. 322 à 326 pour l'extrait cité, (téléchargeable sur le site Gallica)

(2) En langue verte, on dit d'une personne qui cause beaucoup et à tort et à travers : « A-t-elle une tapette ! » Tapette, en argot, est synonyme de bavard.


Lire aussi : Jésus La Caille, un roman de Francis Carco (1914)

 

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