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J'envie ceux qui sont dans ton cœur, Marie Desplechin

Publié le par Jean-Yves

Hélène, collégienne, vient d'emménager dans le village de Bartholomé. Très vite, ils se rencontrent. Bart, 13 ans, a un caractère plutôt mordant et incisif. Et, il est des questions qu'il n'aime pas aborder de plain-pied. Comme quand Hélène l'interroge sur sa grand-tante, Rosaimée, et son amie Edmonde qui vivent ensemble. Détours, contours… qui sans refaire – une fois de plus – le procès de l'homophobie, l'interroge intelligemment.


Chez Bart, ne faut-il pas entendre, intériorisée, mais non assumée ni assurée, une toute petite voix de l'homophobie ? Derrière les mots, qu'il ne veut ni écouter ni employer, il n'y a pas, certes, le puritanisme qui charrie le dégoût plus ou moins déguisé du sexe en tant que tel, ni la volonté de le tenir à distance, mais plutôt la peur de ne jamais pouvoir reconnaître où se niche l'amour. Comme si la force des mots allait faire obstacle à croire en sa propre vie. Appréhension que les mots deviennent chair…


Défaillances du cœur et peur de s'arrêter aux mots constituent, dans cette histoire, une approche fine et éclairante, de cette violence enfouie au fond de chacun. Le dialogue entre les deux ados, reproduit ci-dessous, affronte, à ce titre, nos tempêtes intérieures en stabilisant la barque, faute de calmer toutes nos contradictions. A lire, relire et faire lire… un extrait pour une anthologie de lutte contre les discriminations sexuelles :

[Bartholomé] — Eh bien, à quoi pensais-tu juste avant de me parler ?

[Hélène] — Figure-toi que je pensais à ta tante Rosaimée. C'est drôle qu'elle soit toujours avec sa copine Edmonde. Elles sont amies depuis longtemps ?

Depuis que je connais Rosaimée.

Quand on les voit ensemble, on dirait un couple marié depuis des années. Elles ne font rien sans que l'autre soit au courant. Elles parlent sans cesse à l'oreille. Elles ne s'éloignent jamais l'une de l'autre. Tu crois qu'elles sont...

ARRÊTE ! […] Je ne VEUX pas que tu dises UN mot de plus sur ma tante, tu comprends ?

Eh, ne le prends pas comme ça. Je ne voulais pas en dire du mal...

J'espère bien.

D'ailleurs je me fiche complètement de la façon dont vit ta tante.

Alors pourquoi voulais-tu lui coller une étiquette ? Pour la ranger dans une petite case ?

Oh là là ! Ce n'est pas si grave de mettre un nom sur les choses ! Tant qu'on ne juge pas...

Et mettre un nom ce n'est pas juger ?

D'accord, mettons que je n'ai rien dit.

Tu penses tellement fort que ça me fait mal aux oreilles. Rosaimée n'est ni ceci ni cela. Elle est juste Rosaimée. Et si tu veux savoir quelque chose d'elle, tu n'as qu'à lui demander ce qu'elle en pense. C'est fou comme les gens ont besoin de s'enfermer les uns les autres dans des camps bien étanches. Quand ce n'est pas ta religion, c'est la couleur de ta peau, le pays de tes parents, le quartier où tu vis, les gens que tu aimes... Tu penses qu'il ne suffit pas d'être une personne pour exister. Pour parler de quelqu'un, tu as besoin de tout un tas d'étiquettes. Comme si nous étions des bêtes en route pour l'abattoir. Avec leurs labels accrochés sur l'oreille.

Ne te monte pas la tête. Je ne veux enfermer personne. Je suis juste curieuse des gens.

Alors, il suffit juste de parler de Rosaimée qui aime Edmonde qui aime Rosaimée. Pas d'étiquette. Juste la liberté.

Tu crois que Rosaimée et Edmonde ne la connaissent pas, l'étiquette ?

C'est leur affaire à elles. Tant qu'elles ne me l'ont pas dit, je ne le pense pas. Elles sont pour moi des personnes uniques au monde, avec une histoire unique au monde.

Je suis hors de moi. Il n'y a pas que l'amour qui réchauffe. La colère aussi. J'ouvre furieusement le blouson que j'avais zippé tout à l'heure jusqu'au menton. Je ronchonne. Puis je m'avise d'Hélène. Crétin que je suis à m'emporter comme ça.

J'aurais pu lui expliquer doucement ce que j'ai mis des années à comprendre. J'aurais pu lui parler du courage de ma tante, du regard frileux de mes parents, des sourires hypocrites des voisins. Mais j'ai crié si vite qu'elle a préféré arrêter la discussion. Elle m'a laissé dégoiser en espérant que je me taise au plus vite. Moi le prétentieux. Le brutal. Le terroriste. […]

Bart, si c'est comme ça que tu aimes, j'envie ceux qui sont dans ton cœur.

Touché. Et coulé. Si j'étais une fille, je fondrais en larmes. Mais je ne suis qu'un gars et je réponds :

Dis donc, il est minuit cinq. Si tu n'es pas chez toi dans dix minutes, Ernest [beau-père d'Hélène] va me flanquer une raclée. (pp. 166-170)

Marie Desplechin réussit excellemment à transcrire ce qui unit l'indicible de l'homme étonné de son existence et les images brutales de la vie ordinaire exorcisées par la parole... jusqu'aux autoreproches de Bart, formulés dans une solitude angoissée, qui révèlent à la fois sa force et sa fragilité, sa noblesse, sa fraîcheur, sa générosité, ses doutes, sa souffrance.


Je laisse le soin au lecteur de découvrir les autres perles de ce roman : réflexions sur la société, remises en cause des clichés, interrogations sur l'amour et les limites de l'impudeur dans la parole… questions fondamentales pour chaque adolescent. Et même si elles n'appellent pas toujours une réponse, elles sont autant de coups de griffes pour déchirer nos et leurs certitudes.


■ Éditions L'École des loisirs, Collection Medium, 1997, ISBN : 2211043828



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