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Le festin nu, un film de David Cronenberg (1991)

Publié le par Jean-Yves

1953, New York. Intellectuel et drogué, Bill Lee gagne sa vie en tuant des cafards. Il voudrait abandonner la drogue dont Joan, sa femme, ne peut plus se passer puisqu'elle se défonce même à l'insecticide. Ses amis Hank et Martin le poussent à écrire mais il est victime d'hallucinations : un être étrange, le mugwump, le tient en son pouvoir. Il découvre que Joan couche avec Hank et Martin et la tue accidentellement d'une balle dans la tête.


David Cronenberg a parfaitement compris que William Burroughs n'a jamais écrit qu'un seul livre : épars, fragmentaire, disséminé sous la multiplicité des titres, et dans l'éclectisme formel proprement vertigineux qui est le sien.


L'adaptation du «Festin nu» est délibérément infidèle à ce roman que l'écrivain américain, a rédigé en 1956, plus ou moins en collaboration avec Kerouac et Ginsberg.


David Cronenberg oppose sa version métaphorique d'un univers où homosexualité, complot planétaire et drogues dures assurent la trinité fondatrice.


Le film "Le festin nu" est bien, accessoirement, l'adaptation du livre du même nom : mais c'est surtout, transposée dans la luxuriance de l'image, la restitution scrupuleuse de ce flot jaculatoire de la langue. Celle des «Garçons sauvages» mais aussi bien celle d' «Exterminateur», de «Queer», où Cronenberg puise sans compter.


D'ailleurs, David Cronenberg n'a pas attendu Naked Lunch (titre original du film) pour piller allègrement Burroughs : fascination pour la violence sexuelle, les mutations génétiques, les insectes... Même goût pour un fantastique cauchemardesque, érotisé.


Bref, le film, à la fois hors du livre et dans le livre, appartient surtout à la même constellation mythologique, dans un espace d'écriture à géométrie variable. D'où, également, ces emprunts d'un certain nombre d'éléments à la biographie de l'écrivain. En particulier le drame de la mort accidentelle de Joan, sa femme, en septembre 1951 : au jeu de Guillaume Tell, un verre sur la tête, en plein Mexique : William releva le défi, mais en pointant le colt 45 un peu trop bas... Homicide involontaire. Burroughs, aussitôt, replongeait dans la morphine.




Cet épisode, chez Cronenberg, revient aux deux bouts du film, à la façon dont un cauchemar se répète :


Le héros, Bill Lee, gagnera la frontière de l'«Annexie» au volant d'un étrange véhicule, à la fois futuriste et archaïque : des sentinelles en chapka exigent alors de lui la preuve qu'il est bien écrivain - l'auteur de ce rapport improbable baptisé "Le festin nu". Bill Lee exhibe son stylo : l'arme parfaite pour shooter son épouse. La vocation trempée dans le sang de la Femme ? Ou bien l'écriture pour exorciser son meurtre ?




William Burroughs se définit comme un écrivain homosexuel (il ira même jusqu'à rêver d'un Etat utopique de nature exclusivement homo, régi et défendu par des lois antihétéros, une police et des tribunaux gays). On peut même dire que la fantasmatique de l'acte homosexuel (à travers la torture, la sodomie, la décharge de sperme, assimilée à l'infection de drogue, etc.) atteint chez lui à une dimension poétique absolue. Visionnaire tragique, toute l'oeuvre de William Burroughs peut être lue comme une prémonition apocalyptique du sida. C'est là que se situe la fracture :


Lee, dans le film, cerné par les gigolos, les michetons, les transsexuels, est comme étranger à sa propre homosexualité. Elle ne le concerne pas.


Il la vit comme une conduite passive, opportuniste. « L'homosexualité est la meilleure des couvertures qu'un agent puisse avoir », lui assure-t-on. Stratégie d'espion, donc, les pulsions du héros font partie de son contrat. Dans le film, toute l'intrigue est recentrée autour de lui, la narration s'aligne sur son périple, de manière beaucoup plus classique que dans le livre.


Lee, l'exterminateur de parasites assassins en cavale dans «l'Interzone» de Tanger, se croira (réalité, hallucination ?) investi à ses dépens d'une mission de noyautage, commanditée par une puissance étrangère : ses amis écrivains en feront les frais. Il reçoit ses ordres par l'entremise de sa machine à écrire, transformée au gré de ses visions en cafard-anus ou en mille-pattes érectile, créatures microphonées dans la voix desquels on reconnaît sans peine le timbre fameux de Burroughs en personne : pis, bites, étrons, tétons, ces muqueuses mobiles sécrètent paroles ou semence - c'est tout comme.


Le coup de génie de David Cronenberg : avoir identifié la loghorrée à l'éjaculation, l'insecticide à la poudre hallucinogène. Avoir transposé le porno dans le fantasme, substitué aux lieux emblématiques une topologie onirique : irréalité de New York, Tanger autarcique et nocturne.


Cronenberg a joué à fond la carte métaphorique.


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