Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Un bon patriote, John Osborne (théâtre)

Publié le par Jean-Yves

Comment un officier modèle finit-il par trahir son pays ? C'est le sujet d'« Un bon patriote », la pièce en trois actes de John Osborne (1929-1994), récit à peine romancé d'un chantage à l'homosexualité sur fond de décadence viennoise.



On est à l'aube du XXe siècle et les nationalités commencent à fissurer sérieusement le vieil Empire austro-hongrois. Il convient moins d'être patriote que d'être pour l'empereur. L'expression est restée, et John Osborne s'en est souvenu quand il a écrit A Patriot For Me, histoire d'un patriote très spécial le colonel Redl.

 

Ce dernier, parti de rien et devenu chef du contre-espionnage, fut longtemps considéré comme un modèle de réussite et un serviteur exemplaire de l'État, jusqu'au jour où on découvrit qu'il livrait à la Russie des informations essentielles. Le colonel avait un secret : il était homosexuel. Pendant vingt ans, il avait réussi à le cacher à ses supérieurs, mais pas aux services secrets du tsar. Lesquels, sans mauvais jeu de mot, le retournèrent. On ne pouvait rêver espion mieux placé. Finalement démasqué, il n'eut d'autre choix que de se tirer une balle dans la tête. On était en 1913, l'année suivante la guerre allait éclater. Le scandale fut énorme.

 

Pour John Osborne, le cas du colonel Redl rassemblait tous les ingrédients d'une petite provocation : à l'époque (en 1965), la pièce évoquait d'ailleurs pour le public anglais la retentissante affaire MacLean, Philby, Blunt et Burgess, tous brillants sujets et travaillant dans les secteurs sensibles du renseignement ou des Affaires étrangères, qui venaient d'être convaincus d'espionnage au profit de l'Union soviétique

 

La pièce suit la carrière de Redl, depuis l'École des Cadets jusqu'à la balle fatidique : en tout, vingt années, qui sont aussi celles du crépuscule de l'empire des Habsbourg. Mais, au-delà de cette trame événementielle qu'il respecte, Osborne s'intéresse surtout aux motivations profondes, au mystère du personnage qui s'est forgé un destin aussi exceptionnel.

 

Le cas sort en effet de l'ordinaire. Dans un pays où l'on pousse les préjugés du rang jusqu'à obliger l'épouse morganatique de l'héritier du trône, François-Ferdinand, à marcher deux cents mètres derrière son mari dans les cérémonies officielles, il y a peu de chance que le fils d'un humble employé des chemins de fer entre un jour dans la caste très fermée des officiers supérieurs. Mais Redl est un génie froid. Il a compris très vite qu'à partir du moment où il suivait scrupuleusement la filière, en respectant les règlements et les autorités, il arriverait au sommet. Miné, l'empire de François-Joseph ne se maintient plus que par la puissance de sa bureaucratie et de ses règlements minutieusement observés. L'ascension irrésistible de Redl ressemble donc à un patient travail sur lui-même, afin de se conformer en tout point à cette image de serviteur zélé de l'État, froid, travailleur, modéré dans ses opinions et dans sa vie.

 

En cela, il est à l'image de cette époque frileuse et étriquée, où le foisonnement artistique et intellectuel (Vienne), semble être la soupape de sûreté d'un conformisme étouffant.

 

Ce monde qui « pue la gaieté, l'irréalité et la poussière » (p. 54), comme dit un des personnages de la pièce, est celui dans lequel Freud a trouvé le terrain propice à ses recherches. Il fourmille, en effet, de névroses. Ce sont des femmes corsetées dans leurs vêtements, du cou aux chevilles, des hommes camouflant leurs pensées derrière d'énormes moustaches viriles, à la façon du vieil empereur, qui viennent s'asseoir sur le divan du psychanalyste.

 

Redl, au début de sa carrière tout au moins, leur ressemble. Il en rajoute même dans la raideur et le désintérêt apparent pour les choses du sexe. C'est un militaire impeccable qui consacre presque tout son temps au travail, et pousse même le zèle jusqu'à fréquenter de temps en temps le bordel, pour ne pas se singulariser aux yeux de ses camarades. Il s'y ennuie d'ailleurs (acte I, scène 4). En fait, une seule ambition l'habite, trop impérieuse pour n'être pas une façon inconsciente de se justifier : réussir. L'ascension du soldat semble se faire au détriment de l'homme : « Vous êtes fait d'efforts, de logique, de méthode, d'intelligence » (p. 27), lui dit, admiratif et un peu effrayé, le lieutenant-colonel qui lui annonce son admission à l'École de Guerre. Et quand il ajoute « Vous pensez au mariage ? », Redl répond « Oui, pour l'écarter quelque temps encore » (p. 29). En fait, il fait bien quelques tentatives, flirtant avec une comtesse russe et l'idée d'un mariage qui le situerait socialement. Mais quand il couche auprès d'elle, il éteint la lumière ; et après se réveille en pleine nuit, angoissé à vomir (acte I, scène 7).

 

Freud a fait remarquer, et c'est presque un lieu commun aujourd'hui, que la violence du refoulement était égale à l'intensité du désir refoulé ; c'est ce qu'on désire le plus qui fait le plus peur. Osborne imagine donc une très freudienne scène de dénégation où Redl, mis en face de son homosexualité par un jeune homme qui l'aborde à la terrasse d'un café, réagit violemment en voulant lui casser la gueule. Mais cette crise lui ouvre les yeux sur lui-même, et la scène suivante le montre couché aux côtés d'un jeune homme et disant : « Oh, pourquoi ai-je attendu... si longtemps ! » (p. 76)

 

Autant Redl a mis d'énergie à repousser son homosexualité, autant il va en mettre à rattraper le temps perdu. Il devient un coureur de pantalons. Ses rapports avec les garçons ne se bornent pourtant pas à une chasse hystérique. Quand la Comtesse (celle qu'il avait failli épouser) lui enlève Stefan, il a d'authentiques larmes de désespoir, et ce cri d'amoureux dépossédé : « Vous ne connaîtrez jamais ce corps comme moi je l'ai connu. Ces rides à l'angle de ses yeux. Savez-vous combien il en a ? […] Ses genoux, la plante de ses pieds... Vous ne saurez jamais comment je les lui lavais pendant des heures. Vous ne saurez jamais la longueur de ses cuisses. Vous ne l'avez pas vu, vous ne l'avez pas regardé. Vous ne le verrez jamais. » (p. 118) Pourtant, son amour s'accommode de passer de l'un à l'autre, du moment qu'ils se ressemblent.

 

Pendant ce temps, les services secrets russes, qui le surveillent depuis des années pour trouver son point faible, établissent patiemment la liste : « un musicien, un serveur, un caporal, une ordonnance, un pâtissier, un compositeur d'imprimerie et un reporter » (p. 108). Ils passent après Redl pour leur faire signer des confidences, notent les cadeaux qu'il leur fait, prennent des photographies compromettantes. Le colonel, lui, fait des dettes. Il est de plus en plus puissant, de plus en plus élégant. Il se permet même une apparition au bal du baron Von Epp (acte II, scène 1), qui réunit tous les ans le gratin des folles viennoises ; sous le sceau du secret, bien entendu.

 

Empire russe contre Empire austro-hongrois : sur un bon millier de kilomètres, les deux impérialismes sont face à face. Redl, à la tête du contre-espionnage autrichien, occupe une position capitale. D'autant plus qu'on assiste, dans ces années d'avant-guerre, à une concurrence des plus vives entre les États d'Europe, et à un armement généralisé. Dans ce contexte, livrer à l'ennemi les plans de mobilisation de l'Empire (deux ans avant 1914) est une trahison majeure, à la mesure de l'homme qui la commet. Redl, bien sûr, cède à un chantage, celui de voir son homosexualité rendue publique et sa carrière brisée ; mais peut-être va-t-il, en même temps, au-devant du destin qu'il a choisi. Car, pour rendre sa trahison plus complète, il accepte aussi de l'argent, grâce auquel il va s'étourdir plus que jamais, en amants, en alcool et en fêtes. Sa vie s'emballe.

 

L'armée, qui s'inquiète des revers que subit son espionnage, le charge d'enquêter. Le voici chargé d'une affaire dans laquelle il est lui-même le coupable. Le filet qui se resserre autour de lui semble décupler son appétit de vivre ; il valse, follement, au bord de l'abîme.

 

Une trahison a toujours des raisons secrètes. On s'est demandé si les homosexuels n'étaient pas prédisposés à trahir. N'ont-ils pas, comme les futurs espions de Sa Majesté que montre Another Country, cultivé dès leur jeune âge la dissimulation et le double jeu ? N'ont-ils pas à venger des humiliations secrètes ? On aurait pu aussi se demander, tout simplement, si ce n'était pas la paranoïa anti-homosexuelle qui ouvrait la porte au chantage.

 

« Un bon patriote » n'est pas une pièce manifeste, c'est d'abord un roman d'aventure extraordinaire. Ce personnage, qui réussit à cacher pendant vingt ans ce qu'il est, est fascinant. En plus, Osborne lie admirablement son destin avec la décadence de l'Autriche-Hongrie ; et il le fait à la façon d'un dramaturge : tout passe à travers des rapports et des situations.

 

L'homosexualité, quand elle se fait masque, rejoint la théâtralité : Ce qui est frappant, c'est que Redl ait pu paraître si longtemps le contraire de ce qu'il était. Le problème des apparences, de la réalité et de la sincérité, c'est ça justement, le théâtre.

 

■ Éditions Gallimard, Collection Théâtre du monde entier, 1969

 

Commenter cet article