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L'amour nomade, Patrick Drevet

Publié le par Jean-Yves

C'est l'histoire de Marc « vue » par le narrateur. Ils ont vingt ans. On est en 1970. Au cœur d'un groupe d'amis, garçons et filles, le corps de Marc focalise toutes les virtualités du désir. Marc n'est pas beau comme le sont les statues grecques qui opposent à la convoitise une perfection lisse et figée.



La séduction permet-elle de dire le corps, le visage, les mouvements de l'élu, la manière paisible dont il jouit des sentiments et des faims qu'il inspire ?

 

Le sujet du livre n'est pas une interrogation sur l'homosexualité. Le désir prend pourtant, avec Marc, un sens profond à travers le corps masculin dont le sexe en érection signe une présence accessible, soulignant d'autant plus l'absence derrière la jouissance.

 

Un homme ne possède pas un autre homme même s'il le pénètre. La relation entre deux hommes, aussi fascinante soit-elle, accentue le leurre de jamais connaître l'autre, en surface semblable : « Dans les lignes, la forme, le dessin de son corps, l'autre est à la fois le plus près et le plus loin de lui-même. » Marc le sait. Il ne se refuse ni aux hommes ni aux femmes. Il partage avec le narrateur une relation sexuelle privilégiée : les deux garçons s'aiment dans la liberté la plus frénétique ; tendresse incluse.

 

Patrick Drevet décrit le désir et le plaisir. Sans l'entacher de tragique. Sans avoir recours à des effluves sadomasochistes. Pour lui la question est ailleurs. Que cherche un homme quand il jouit du corps d'un autre, d'une autre ?

 

« Je supportais mal sa fidélité capricieuse. Je prenais pour une coquetterie cet aveu par lequel je craignais qu'il ne cherchât à me détacher de lui : "Tu t'apercevras vite en me connaissant mieux que sous mon air qui charme il n'y a pas grand-chose." Je m'en tenais à ses promesses : "Cela pour le jour où nous nous promènerons sur les quais de la Seine... J'ai hâte de serrer ma joue contre la tienne ici, dans ces jardins, sous ces parfums hâtifs d'orange et de jasmin... Nous irons enlacés par des chemins qui flânent entre les ifs, les vignes, les oliviers..." Alors ? La lucidité apportée par l'âge ne devrait-elle pas me mettre en mesure de juger qu'il s'agissait ni plus ni moins d'un être instable, imbu de soi, beau parleur, gigolo en puissance, cynique, diabolique ? L'essentiel de son plaisir avec moi, ne le tirait-il pas de mon attente ? Ne m'accordait-il pas juste ce qu'il fallait pour me faire languir ? Mais ne me complaisais-je pas moi-même dans ce piège ? Ne me plaisait-il pas de poursuivre un personnage que j'imaginais doté, tels les héros de roman ou les figures de légende, d'une vie fabuleuse ? Au moins partagions-nous ce goût, en effet, pour la correspondance, en cela non différents, alors que nous nous pensions hors du commun, des adolescents acharnés à refaire le monde, éprouvant aussi le besoin de se définir, impatients d'exprimer une originalité qui peine à se dégager des leçons apprises, qui se montent la tête, forgent des aphorismes propres à imposer la tournure géniale dont ils se sentent porteurs sans qu'aucun mot ne parvienne à la dire.

Par l'écriture nous maintenions nos relations dans la frange indécise qui évite l'éclairage trop cru du réel, soustrait à ses limites, dispense de ses contraintes, protège des déceptions et de la lassitude qu'il entraîne. Nous demeurions dans la fièvre exquise des commencements. Je ressentais souvent les atermoiements de Marc comme la manifestation d'une réticence inavouée qui n'était pas loin de me le faire croire un peu lâche. Mais cette façon de tempérer mon élan lui donnait un ton sage et protecteur d'aîné qui m'impressionnait assez pour approfondir à mes yeux son personnage, pour l'alourdir d'expérience, pour accroître encore ma vénération. » (pp. 88-89)

 

Marc ne « trompe » pas son ami quand il connaît d'autres amours. Marc fuit parce que doit être sauvegardée la nature de sa séduction. Marc a l'intuition de son pouvoir. Son corps, ses mouvements, les modes de vie qu'il privilégie paraissent inspirés par l'idée que les autres se font de lui.

 

Sans jamais parler de morale, sans jamais être impudique, sans jouer sur les ruptures, les réconciliations, la douleur de la jalousie, Patrick Drevet a écrit un roman d'amour, récit d'une fin d'adolescence.

 

Superbe investigation sur ce qui sépare les individus. Dans le plus total abandon sexuel, l'autre est un mirage. D'où les plus grands bonheurs et la plus indicible détresse du désir comblé. D'où la panique des êtres face à celui qui fuit pour préserver l'adoration dont il bénéficie, car rassasiée, elle virerait à la lassitude.

 

■ Éditions Gallimard, 1991, ISBN : 2070723119

 


Du même auteur : Une chambre dans les bois - Les gardiens des pierres - Le gour des abeilles - Huit petites études sur le désir de voir - La micheline - Le visiteur de hasard

 

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