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Néant de l'objet du désir par Laurent Nunez

Publié le par Jean-Yves

Ce vide est excellemment traduit dans cette scène où le narrateur fait regarder à sa mère et sa sœur une comédie télévisée où, à la fin, les deux amants séparés ne se retrouvent pas. Une absence d'happy end pas si décourageante… pour l'auteur, au moins :



« Si les après-midi je restais seul à la maison, j'essayais le soir de ne pas m'enfermer dans ma chambre, et je passais le temps avec mes parents et avec ma sœur. C'est-à-dire que nous regardions ensemble la télévision. Une chaîne diffusait ce soir-là Miles Away, un film que j'avais déjà vu : l'histoire d'un homme et d'une femme qui s'aiment et qui se courent après pendant deux heures, mais qui finalement, contrairement aux happy ends classiques, ne se retrouvent pas. J'avais beaucoup aimé ce film et je voulais le revoir. C'était une comédie américaine, je croyais que ç'aurait plu. Le scénario, en lui-même, n'avait rien de vraiment triste, parce qu'on sentait que les deux personnages avaient évolué grâce à leur histoire, et qu'ils allaient revivre de belles choses – mais pas ensemble ni devant la caméra. Ma mère, qui me faisait encore confiance, accepta que nous le regardions. Durant tout le film, je tournais souvent mes yeux vers ma sœur, vers ma mère […] : et jusque vers la fin les deux semblaient conquises. Peut-être croyaient-elles que le film se terminerait bien, car je ne leur avais rien dit. Mais l'homme et la femme se croisèrent une dernière fois dans un restaurant. Ils se reconnurent, malgré les deux ou trois années qui s'étaient écoulées. À peine un sourire, malgré tout ce qu'ils avaient vécu, les nuits collés l'un à l'autre, les disputes délicieuses, les vacances en Italie ; et ils s'éloignèrent chacun de son côté. Il y eut un long fondu au noir, puis le générique apparut. Hélas, sitôt que les noms des acteurs défilèrent, un cri éclata près de moi.


Ma sœur s'était retournée vers moi - elle était en larmes, le visage rouge. Elle hurlait : « Mais tu fais chier, Laurent ! Tu choisis toujours des films nuls, qui finissent comme ça. Elle est pas crédible, cette fin ! Je te jure, c'était nul, nul comme toi ! Tu fais vraiment chier ! » Elle courut s'enfermer dans sa chambre. […] et quoique je tentasse encore une fois de m'expliquer, de leur faire comprendre que c'était un film très optimiste (au sens où il montrait qu'on pouvait se délivrer d'un amour, fût-il considéré comme le plus beau, et parfois même comme le dernier), elle voulut me corriger : « Mais oui, peut-être. Dans le meilleur des cas. Mais comme on ne vit pas dans le meilleur des mondes... »


Laurent Nunez


in Les récidivistes, Éditions Champ Vallon, 2008, ISBN : 9782876734906


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