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Le supplice d'une queue, François Paul Alibert (1931)

Publié le par Jean-Yves

Deux hommes se rencontrent, se plaisent et s'aiment. L'un fait à l'autre le récit d'une vie érotique sans aucun renoncement. Ils se quittent aussi simplement qu'ils se sont rencontrés, emportant l'un de l'autre une amitié sereine.




Le supplice d'une queue (publié en 1931) est un roman de la solitude du désir. La lourdeur vide d'une nuit d'été, la violence sèche de hanches masculines, la fraîcheur clandestine d'une peau à l'autre au moment où elles se touchent pour la première fois : voilà quelques grands aplats érotiques qui restent après la lecture de ce livre.

 

Quant au plaisir, il est là aussi impérieux que le désir qui l'appelle, l'un et l'autre magnifiquement évoqués dans la profondeur de leur nuit où la nudité habite toutes les formes. Voici la première fois :

 

« Chacun, de son côté, avec cette volontaire lenteur qui hésite, tâtonne, s'attarde, recommence, s'irrite et finit par une voluptueuse brutalité, chacun défaisait l'autre, dans un rapprochement de plus en plus étroit, ou Albert sentit peser contre le sien ce membre énorme, splendide, démesuré, droit et rond comme une colonne, déjà parcouru de vibrations insensibles comme un battant de cloche prêt à se mettre en branle, et qui frémissait le long de son ventre et presque à hauteur de sa poitrine, d'une pulsation sourde et saccadée. » (pp. 32-33)

 

Le supplice d'une queue est un roman de l'amour homosexuel ; il faut en souligner le caractère heureux. Hugo Marsan écrit dans sa préface que « ce roman est audacieux parce qu'il affirme qu'au travers de l'extase sexuelle le bonheur est possible entre deux hommes ». (p. 15)

 

Alors pourquoi parler de supplice ? A-t-il pour origine les dimensions extraordinaires de « ce sexe monstrueux, où toute la gloire de la terre et du ciel s'enroulait » (p. 28) ?

 

Vient-il d'une disproportion qui stupéfie mais ne choque pas le narrateur pourtant adorateur de la « perfection totale » lorsque ses dix doigts peuvent « se refermer avec la plus délicate exactitude » sur ce qu'il nomme alors la « queue sacrée » (p. 29) ? En aucun cas, parce que cet adepte du nombre d'or avoue, semblable en cela à tous les partenaires d'Armand :

 

« Encore, à choisir, préféré-je ton énormité, queue formidable qu'un Centaure envierait, puisque si les couilles sont un des organes nobles de l'homme, c'est de toi du moins, sainte queue, c'est de toi que nous vient, bien que tu ne sois qu'un instrument de transmission, l'invincible, l'indicible volupté. » (p. 29)

 

Pour quelle raison alors cette monstruosité ne pourrait-elle pas être prétexte à une exubérance capable de renverser toutes les inhibitions ?

 

Je ne crois pas du tout que le supplice d'Armand soit de ne pouvoir, par trop de moyens, satisfaire totalement ses compagnons, comme cela est suggéré. D'ailleurs, l'auteur n'y croit pas lui-même. Pas plus au fond qu'à « l'horreur de sa propre nature et le désir exacerbé d'appartenir à un autre sexe que le sien » (p. 89) qu'il dit reconnaître comme siens dans le regard de la jeune prostituée de Marseille dont il fera sa femme.

 

Armand et Albert sont des hommes qui aiment les hommes et je ne crois pas à la justification que l'un et l'autre assurent trouver à leur inversion en constatant :

 

« Nous sommes tous des femmes manquées et nous ne nous en consolons pas. » (p. 93)

 

La simulation de la jouissance féminine, pénétrée par les à-coups successifs d'une seule phrase (1), est bouleversante de précision.

 

Contrairement à la plupart des livres érotiques réductibles à un travail de mise en scène où décors et situations servent à pallier ce qu'on n'a pas, celui-ci commence à partir de ce trop de phallus dont le tragique est d'occuper toute la place, au détriment de la psychologie et même du moindre fantasme. Ce qui implique l'impressionnante nudité du récit et la raison du supplice de cette queue, qui est de devoir assurer le rôle-titre et d'être définitivement seule pour tenir la scène d'un bout à l'autre.

 

D'où, à mes yeux, la grandeur et l'inquiétante poésie de ce livre, montrant ce que chacun ne veut pas voir. Le voilà, gigantesque, ce sexe qu'on essaye toujours de réduire à sa plus simple expression, en l'affublant de sentiments, en le maquillant de théories, en l'escamotant dans une perspective esthétique. Le voilà, monstrueux, ce sexe qui ne tient pas en place, qui ne tient pas sa place, et surtout qui ne se tient pas à sa place en allant jusqu'à donner des idées. Et le voilà, enfin, son supplice montré en pleine lumière sur la scène hagarde du désir :

 

« En bien moins de temps qu'il ne faut pour le dire, tout un monde divers me traversait et m'agitait l'esprit. J'oubliais tout, et surtout ma difformité, pour ne penser qu'à une chose, c'est que j'aurais pu être, à ce moment-là, un homme comme les autres, une simple brute, un simple Jacques [...] » (p. 90)

 

Rien de plus clair : la monstruosité sexuelle commence là, dès qu'on sait qu'on n'est pas et qu'on est la simple brute.

 

« Cet homme, je le façonnais à mon gré, je lui supposais mes inclinations... Oui, il aimait les hommes, et n'aimait que les hommes ; mais pas plus que les uns et les autres, et qui comptent, hommes et hommes, hommes et femmes, femmes et femmes, qui s'aiment, pouvait-il jamais embrasser l'absolu où il tendait, qu'il cherchait en vain dans tous les corps abîmés dans ses bras et où il s'abîmait à son tour ? » (p. 90)

 

Voici un sexe, désencombré de presque tout, qui commence à prendre les proportions exorbitantes du désir qui le hante. Et en plus, c'est splendide, ce sexe immense de n'être plus que lui-même.

 

■ Préface d'Hugo Marsan, Editions Ramsay/Jean-Jacques Pauvert, 1991, ISBN : 2859569065 ou Editions La Musardine, 2002, ISBN : 2842712102

 

La pagination est celle de l'édition de 1991.

 


(1) Lire cet extrait

 

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