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Romances sans paroles, Yves Navarre

Publié le par Jean-Yves Alt

Le narrateur, les narrateurs, des prénoms se consument dans l'errance. Chaque chapitre c'est toi, moi, lui, elle, sa romance, notre romance pour cet instant où je te croise, te désire, te quitte.

Simon, Sam, Raoul, Sébastien mais aussi Laure, Katherine, Esther... des prénoms, les prénoms de ceux que la vie donne. Années 60, années 70, les années passent vite : Simon et Laure ont oublié de les compter. Bien sûr, il y a Karpak qui a présenté Laure à Simon. Et Hansen qui fut le patron de Simon et qui est ami de Karpak.

Mais il y a également les autres, tous les autres, celles et ceux qui ne font que passer et qui, pourtant, n'ont jamais de second rôle. Il y en a simplement toujours une ou un qui parle et l'autre qui se tait. Des romances, oui. Mais sans paroles au pluriel, sans paroles échangées. A chacun sa singulière histoire.

Yves Navarre avec « Romances sans paroles » atteint profondément ce qui semble être le sens de son écriture : une solitude qui exalte l'amour. Tous ses romans portent la déchirure originelle, la conscience aiguë des frontières du moi, sans cesse alertée par l'autre, bloqué dans la même infirmité.

N'est-ce pas le grand désastre d'avoir perdu la fusion collective qui déjoue le complot de la mort ?

Si ses livres vont si fort à mon cœur, c'est qu'ils répètent inlassablement la solitude, le cri qui jaillit au fond de la nuit, quand le spectacle de chacun n'a plus d'audience. Ce roman exploite ce thème mais le rénove par sa structure : les chapitres sont autant de voix qui complotent en secret, quand l'existence lâche ses amarres.

Ces voix se croisent mais seul le lecteur sait les liens que ces courtes histoires ont tissés entre les protagonistes. Simon couche dans le lit de son fils pour vaincre la souffrance de sa femme disparue ; le fils, Pierre, veille près d'un autre lit, celui où meurt peu à peu Katherine. Une étrangère ? Ou ce mort que Simon reconnaît en lui quand il gémit, ou cette morte que sera Laure la femme aimée ?

Toi que je quitte, toi qui pars, toi que j'ai reconnu pour le temps de cette brève nuit de sexe, toi, si jamais j'imagine ta mort, j'entre dans le désespoir parce qu'en cet instant je veux te préserver et je cours après toi pour t'envelopper de la chaleur de ces mots que je n'ai pas su dire... Il faut lire la lettre de Jean Hanssen à Sam, superbe chant d'adieu…

A travers ces êtres, différents en surface mais si semblables dans le survivre, l'écrivain veille, Yves Navarre. Même si Jean Hanssen lui ressemble, et aussi le romancier Karpak, et si Sam semble au plus près de sa vie, dans ce roman, qu'on soit l'un ou l'autre, la petite tragédie se rejoue, répétition dérisoire de la mort. Navarre accompagne ses personnages, marche à côté d'eux ; il sait où vont leurs chemins, il écoute leur appel.

Romances sans paroles est un roman de la maturité : un arrêt. Plus le temps de demander, plus le temps d'espérer. Il reste à essayer de cerner ces tendresses qui font tenir debout.

« Et si l'amitié n'était que de l'amour bien exprimé ? L'amoureux bafouille. Le coup de foudre est suivi d'un coup bas. […] L'amitié, c'est ce qui survient quand on a compris que l'amour n'existait pas. […] Il n'y a pas de rupture en amitié. L'amitié n'est qu'une continuelle rupture. Elle garde toutes les distances. […] Le projet amoureux est irréel. Le projet amical est quotidien, continu, même si on ne se voit pas. […] » (pp. 85-86)

Sagesse de l'homosexuel qui, plus que tout autre, a fait le tour des amours trois petits tours et puis ça recommence. Que recommence la romance !

Le roman d'Yves Navarre dans son désir d'élégante légèreté, accroche au plus saignant de l'être, une romance qui en dit long, un roman qui avec le dernier chapitre « à suivre » ouvre sur le silence.

J'ai aimé ces êtres éternellement en partance, éternellement immobiles. Ceux qui gardent les yeux de l'enfance. Ceux qui attendent dans la lucidité : ceux qui savent le dénouement mais renouent sans cesse avec l'espoir.

■ Romances sans paroles, Yves Navarre, Éditions Flammarion, 1982, ISBN : 2080644777


Quelques ouvrages d'Yves Navarre : Biographie - Ce sont amis que vent emporte - Fête des mères - Hôtel Styx - Le jardin d'acclimatation - Kurwenal ou la part des êtres - L'espérance de beaux voyages - Louise - Le petit galopin de nos corps - Premières pages - Une vie de chat - Romances sans paroles - Les dernières clientes [Théâtre] - Portrait de Julien devant la fenêtre - Le temps voulu - Killer - Niagarak - Pour dans peu

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