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Les songes noirs, Denis Rossano

Publié le par Jean-Yves

C’est un conte de fées... noir, mais les contes finissent par des mariages ou des morts. Et deux hommes peuvent-ils se marier, deux hommes qui, de plus, sont frères ?

 

Les songes noirs noue avec le romanesque le plus invraisemblable, se fiant à satisfaire l'imaginaire du lecteur. On songe bien sûr aux rêves les plus fous ; on pense à « Paul et Virginie », la merveilleuse idylle de deux adolescents innocents, au cœur d'un paradis perdu.

 

On retrouve des allusions à Bernardin de Saint-Pierre : l'île séparée du monde, l'unique maison et ses habitants, une femme, seule avec sa fille et son neveu et, caution morale, un prêtre sans danger, autant d'éléments et de personnages qui ravivent les souvenirs. Mais Denis Rossano brouille le jeu : le valet de cœur aime son jeune frère, une passion sans issue qui ne peut que se nourrir d'errance et de mort et sombrer dans le feu de la folie.

 

Sur cette île vit heureux et définitivement à l'abri des horreurs des hommes (du moins le croit-il ?) un adolescent beau et fragile, seul mâle entre sa tante solitaire et sa cousine Laura, belle aussi, tendre, unique. La vie se déroulerait sereinement si ne rôdait le frère inconnu, plus âgé, Julien, dont l'existence, soudain révélée, occulte totalement le simple bonheur des amitiés enfantines.

 

Eliséo a six ans quand il apprend que loin de lui vit un autre garçon de onze ans, Julien son frère. Les lettres de Julien seront pour Laura et Eliséo le viatique merveilleux, la source de leurs rêves, de leurs jeux. Le temps passe : Eliséo a quinze ans et Julien, vingt ans. Quand les deux frères sont enfin mis en présence – le plus âgé se laissant véritablement séduire par le plus jeune – naît un amour aussi exclusif que torturé qui débouchera sur la mort. Pour avoir un aperçu de ce duo prêt à tous les paroxysmes, sur fond de mer obscure et de lieux vagues, il n'est que de lire ce dialogue :

 

« Mais qu'est-ce que tu veux, à la fin ? souffla-t-il en s'efforçant de garder son calme.

– Prouve-moi que tu m'aimes, répondis-je très vite, avant même d'avoir réfléchi.

– Te le prouver ? répéta-t-il lentement, les yeux attachés à mon visage.

– Oui, oui. Sinon je ne te croirai pas. C'est ta faute.

Il resta longtemps sans rien dire, me tenant immobilisé entre ses mains ; [...] Nous avions peur.

– Mais comment prouve-t-on son amour à quelqu'un ? murmura-t-il. En l'embrassant, en le prenant dans ses bras, en lui faisant l'amour ?

– Non, cela ne suffit pas. On peut mentir.

– Ah ! je pensais bien, aussi.

– Il faut faire... quelque chose de dangereux, d'unique. Relever le défi. Passer une épreuve. Tout risquer, même sa vie, juste pour montrer à quelqu'un qu'on l'aime. » (p.212)

 

Denis Rossano ne s'encombre d'aucune contrainte quant à la véracité temporelle ou sociale : il pose délibérément un décor de théâtre et campe des personnages hors des schémas habituels. Quelques repères d'ailleurs flottent volontairement entre deux époques. Les jeunes gens troquent leurs vêtements usuels contre des costumes surannés ; on regarde à la maison de vieux films et notamment (superbe clin d'œil) le fameux Mrs Muir's Ghost – Le fantôme de Mme Muir – avec l'irréelle Gene Tierney dans une Écosse de légende et le secret d'un amour invisible et... parfait.

 

Mais le roman ne tiendrait pas si cette fantasmagorie d'amour et de mort ne s'appuyait sur une vérité psychologique et cette vérité est au cœur du roman : Eliséo est un tout jeune adolescent privé de références masculines. Il élabore un amour sans failles avec son double plus âgé, Julien, le frère beau et mystérieux. Et c'est Eliséo qui manœuvre cette passion, délivré encore de toute morale puisqu'il accède à l'amour (et à la passion sexuelle) pour la première fois et qu'il veut qu'elle soit sa seule et définitive expérience – c'est-à-dire que le mot expérience, justement, n'a plus cours.

 

Un amour sans limites, cruel, sans contraintes, un amour qui ne peut pas se vivre parmi les autres, qui n'a que faire de la société, une véritable tragédie antique qui se détourne de toutes les contingences et ne pactise avec aucune forme d'accommodement.

 

Denis Rossano en profite pour magnifier l'amour entre hommes. Il n'oublie pas l'enfance et sait que les contes de fées (même les plus morbides) en disent beaucoup plus long sur la solitude des hommes que l'analyse la plus raisonnable.

 

■ Éditions Regine Deforges, 1989, ISBN : 2905538449

 

Lire le prologue


Du même auteur : Promenade dans la douce folie des gens tristes

 

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