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Journal et choix de lettres 1889/1892, Alice James

Publié le par Jean-Yves Alt

Henry... épargné, vénéré, adulé : Alice a toutes les complaisances pour ce frère écrivain. Est-ce le double investi de sa propre vie, est-ce l'amant impossible ? Porte-t-il le même secret, lui qui a vécu sans femmes, elle qui n'a connu aucun homme...

Lui, homosexuel sans doute, du moins au niveau des fantasmes, elle lesbienne peut-être, liée à Katharine Loring, le seul être qui ait partagé son existence de recluse.

Il y a un « mystère » Alice James, l'unique fille et le dernier enfant d'une famille où les quatre autres garçons ne pouvaient prétendre accaparer l'amour du père avec qui elle joue, intra muros, le jeu de la séduction sans les risques liés à l'amour charnel et les servitudes du mariage qu'elle abhorre.

Mystère aussi que cette maladie qui la cloue dans sa chambre, aux mains d'une infirmière, quand père et mère ont disparu. Mystère aussi que cette intelligence sur fond névrotique... ou pas de mystère du tout si l'on songe à l'époque.

Née en 1848, Alice tiendra son journal de 1889 à 1892 et mourra à 44 ans. N'est-ce pas un cas extrême de maladie psychosomatique : le corps refuse d'avancer dans un univers où la femme n'est pas reconnue, n'a pas de véritable existence de créateur, n'est que l'image conventionnelle inventée par les hommes. La création a permis à son frère de contourner l'impossibilité d'aimer…

Le journal d'Alice est passionnant parce qu'il est le seul exutoire dans une vie morne. Peu à peu il remplace les êtres, les affections, les projets interdits, et annule jour après jour l'angoisse d'un corps qui se défait.

Tout est raconté dans un merveilleux désordre qui ressemble à la méditation d'une femme livrée à la solitude et préservée de la moindre tâche matérielle.

Tout est dit du bonheur d'un instant de volupté sous le soleil, d'un dérangement domestique, d'un article de journal recopié, d'une visite, d'une lettre du frère bien aimé, de la morsure d'une douleur physique.

Tout est dit froidement, avec humour, de la politique sans craindre d'assassiner rois et reines (elle s'est repliée en Angleterre), de rire de la religion, de s'insurger contre le paupérisme (avec une pointe de sadisme et de cruauté dans le compte rendu de l'extrême misère du peuple !).

Tout est dit... et rien de ces raisons profondes qui font de cette femme sans amour une déesse de la solitude, avec beaucoup de complaisance à supporter l'isolement. On connaît chaque heure de cette fin de vie... On ne connaît rien des anciens rêves, des désirs véritables. Admirable journal intime, acerbe, corrosif, violent et pudique... qui voile merveilleusement la douleur souterraine.

■ Journal et choix de lettres 1889/1892, Alice James, Traduit de l'américain par Marie-Claude Gallot, Café/Clima éditeur, 1984


Lire aussi : Journal d'Alice James

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