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Moi, Augusta Vidal, Francis Robert

Publié le par Jean-Yves

Une femme. C'est Augusta Vidal, quatre-vingt-trois ans : elle dit, dans son langage, sa longue existence et le refus d'une mort anonyme. Francis Robert prête sa voix à cette magnifique chronique de la campagne, d'une solitaire vibrante de mémoire, d'une femme solide, au corps et à l'âme jamais éteints.

 

Une exceptionnelle performance du « je » qui devient femme et vieille.

 

Augusta Vidal n'est pas l'archétype de la femme de la campagne : c'est une paysanne certes, elle aime sa terre, sa maison, l'odeur de la soupe, la lente liturgie des travaux domestiques. Mais elle est aussi l'étrangère, celle qui sait et qui ajoute à la sagesse coutumière accordée au rythme tellurique, la subtilité et l'intelligence de ceux qui sont partis, ont aimé, ont accepté la douleur comme un écho juste de la joie.

 


Augusta est autre et ne craint pas de fustiger les raideurs et les tabous des villages. Ne sait-elle pas se servir de ses poings, femme sans homme, pour rosser femmes et hommes qui tenteraient de l'atteindre dans sa dignité, qui n'a rien à voir avec la morale coutumière. Ne parle-t-elle pas avec émotion et une rude tendresse de cet autre exilé, rivé à ses champs, et qui pourtant est condamné par ses voisins :

 

« Une tapette, à ce qu'on entonnait. S'il s'en était pris aux hommes, on s'en moque ! Mais aux petits drôles... j'entendais dire ça. Les langues l'ont envoyé dix années à l'ombre, au fort du Hâ à Bordeaux... Revenu de prison, René retrouva sa maison pillée, sa vigne perdue... Il ne parla plus à personne... J'étais la seule à ne pas lui tourner le talon. »

 

 

La seule... le terme qui définit le mieux Augusta : la seule à ne pas accepter que les autres décident de sa vie, de sa mort. La seule à se faire traiter de pute et à continuer à aimer qui elle aime, à enfanter qui rappelle le souvenir d'un homme, la seule à ne pas se fondre dans le chant discordant des bien-pensants. La seule à lutter contre la pente désespérée des laissés-pour-compte quand le conte n'est plus bon et que la fille, pressée, tient à faire les comptes et à expulser cette mère qui coûte et qui tarde à mourir.

 

Francis Robert a écrit un livre traversé par une émotion contenue, un livre hommage, un livre de l'amour. Il offre, avec la beauté d'une vie entre terre et ciel, une langue souple et dense, odorante, comme les soupes. C'est aussi un très beau roman sur la vie, celle qui est, pas celle qu'on rêve.

 

■ Editions Souffles, 1988, ISBN : 2876580128

 


Du même auteur : La presqu'île des brouillards

 

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