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Lui parmi les autres par Patrick Drevet

Publié le par Jean-Yves


Dans le roman de Patrick Drevet, «
Le visiteur de hasard », on peut lire le récit de la passion du regard chez un professeur, pour un adolescent. Dans ce texte, le lecteur se retrouve au corps à corps avec cette interrogation : que quémande l'adulte (peu importe qu'il soit homo ou hétérosexuel) qui observe le corps d'un élève et ne peut en détacher son regard ? Une plénitude que l'amour sexuel consommé ne pourra pas même livrer ?



Patrick Devret a eu raison de choisir un professeur marié, heureux avec sa femme et son enfant. Il a eu raison de le faire coucher avec son élève : tout d'ailleurs s'épuise ensuite dans une aventure tout à fait positive et sans culpabilité. Ce que dit l'auteur est grave et sans issue. Il communique l'insolite pouvoir de certains élèves qui par le seul phénomène de leur corps troublent indéfiniment : jeunesse à jamais perdue qu'ils sont en train de perdre eux-mêmes dans le flamboiement de leurs dix-sept ans. Avec un pouvoir qu'ils pressentent mais dont ils n'abusent pas, annulant sans le vouloir le pouvoir du maître qui rêve d'être esclave.

 

« Pour nous épargner à tous deux cette honte, je m'efforce de ne le détailler qu'à son insu, de dos par exemple, quand il sort nonchalamment de la salle, l'absence de son visage laissant jaillir de son corps même noyé, comme il arrive, dans les vêtements amples dont il s'affuble, ses formes flexibles dont la marche dilate le bassin. Dans la cour, sa silhouette se détache de la masse par une densité qui accuse ses contours et l'isole comme en intensifiant l'espacement qui le sépare des autres. Mais c'est bien sûr en classe, quand il est penché pour écrire, qu'il m'est le plus loisible de l'examiner. […] L'élasticité de ce corps dont la position alors ployée en avant exhausse les épaules et bande la longue courbe des flancs offre un tel contraste avec les lignes rigides de la chaise et du plateau vernis sur lequel il s'accoude que j'ai toujours l'impression plus ou moins inquiétante d'avoir affaire à un faux élève. A la différence de ses camarades en tout cas, qu'une docilité plus grande ou qu'une plus longue accoutumance soude davantage à leurs sièges et à leurs bureaux, son attitude présente en permanence la gaucherie de qui ne parvient pas à se concentrer ou à se sentir à sa place, encombré de ses membres qu'il ne sait dans quelle position arrêter, ne contribuant par sa crispation qu'à donner à son corps plus de poids, plus de présence. […] Sous le bureau, le blue-jean délavé qu'il porte le plus souvent éclaire dans l'ombre les volumes de ses jambes écartées. Elles produisent une impression de violence que l'on éprouve d'ailleurs à la vue de l'ensemble de son corps arc-bouté, rayonnant d'une vitalité réprimée qui gonfle, de l'intérieur, toute son enveloppe. Par endroits, dans les tiraillements que les torsions lui font subir, le pull ou la chemise perdent contact avec la peau mais ne révèlent que mieux la portion d'épaule ou de bras qui presse sur l'étoffe et dont la contraction suggère la mobilité noueuse. […] Il y a bien autour de lui un climat particulier que je pressens mais j'hésite à laisser mon imagination lui donner des contours trop précis. Le souple modelé que sa chair gonflée donne à ses volumes évoque l'abandon aux caresses de l'air chaud sur les mamelons dodus du sable doré des plages. Il me semble parfois percevoir, dans le louvoiement de sa démarche songeuse, l'accompagnement d'un chemin et l'odeur acre de l'herbe haute qui le borde, ou les oblitérations successives que l'ombre portée des troncs et des feuillages imprime sur une silhouette s'enfonçant dans un sous-bois. Les nerfs qui vibrent dans son cou me renvoient les échos de rires partant en rafales autour d'un feu de camp. L'étirement qui d'autres fois cambre sa taille paraît lancer à nouveau son buste au contact de la fraîcheur et des souffles volubiles du matin. J'entrevois aussi, en méditant sur son maintien plus grave qui dénote une sorte de détresse, en considérant ses formes qui donnent une impression de plénitude et de maturité, en suivant ses mouvements qui, encore que vigoureux, trahissent dans la chair une sensibilité plus fine et suggèrent un épiderme vite enclin à frémir, quelque expérience amoureuse ayant distillé en lui un savoir indélébile. » (pp. 41 à 43)

 

Un savoir indélébile. Ce « savoir » que l'enseignant n'a pas le droit de communiquer, ni de laisser pressentir. Ce savoir qu'il ignore souvent et qu'il veut connaître, que l'élève parfois connaît, très tôt, un élève particulier certes dont le prof est jaloux, de la plus atroce des jalousies, celle qui hurle qu'il est trop tard et que tous les amours de la maturité ne combleront jamais ce que l'on a attendu, en vain, lorsque soi-même on était adolescent.

 

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