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Tout est bien, Roger Stéphane

Publié le par Jean-Yves Alt

« Tout est bien » est une chronique (écrite à soixante-dix ans) qui traverse la dernière guerre mondiale et s'arrête au retour de De Gaulle. Le récit d'une existence, marquée par le feu d'un amour : les quatre ans de vie commune avec Jean-Jacques Rinieri, son compagnon, son ami, mort dans un accident de voiture ; il n'avait pas vingt-cinq ans.

Roger Stéphane a eu deux vies, celle qui précéda sa rencontre avec Jean-Jacques, et celle qui suivit sa mort. Au cours du magnifique chapitre (« Parce que c'était lui ») qui évoque, d'une écriture superbement impudique, les derniers jours de l'ami, Roger Stéphane dit tout à la fois son homosexualité, ses rapports avec Jean-Jacques et ce qu'il a appris de l'amour des garçons :

« Je crois que ce que les pédérastes appellent la chasse est inhérent à la pédérastie. Je ne sais quelle pudeur a retenu les auteurs, qui ont traité ce sujet, d'évoquer ces marches, de pissotière en pissotière, de tasse en tasse selon le vocabulaire spécialisé, où l'homosexuel affronte des risques prévisibles ou imprévisibles, se mettant à la merci d'un quelconque metteur en l'air, le plus souvent pour le seul plaisir de dévisager des garçons et de participer à une atmosphère d'extrême tension et de morbidité. [...] Tout se passe comme si, par ses déambulations quasi somnambuliques, le pédéraste cherchait à troquer sa solitude contre la participation à une malédiction collective. » (p. 318)

Ce passage permet de comprendre le « regard » de Roger Stéphane sur une vie homosexuelle qui était celle de sa jeunesse (les années 40/50) mais aussi pour se rappeler que chacun possède « son » homosexualité, imperméable au temps, souvent aveugle aux changements.

Cette chronique est exemplaire en mêlant subtilement la mort du compagnon à l'hôpital et l'affluence des souvenirs au service d'une description si juste de l'amour au masculin, peu comparable à l'amour hétérosexuel :

« Je tiens pour significatif de l'esprit de notre amitié qu'il ait le plus souvent amené une de ses rencontres à la maison, qu'ils aient fait l'amour sur le lit du studio, puis que Jean-Jacques soit venu me rejoindre dans ma chambre, dans notre lit. Et, le matin, le garçon qui grattait à la porte était surpris de trouver deux personnes. Nous étions dispensés de l'ignoble jalousie par la certitude que jamais aucun garçon ne pourrait s'insérer entre nous. Nous avons connu, Jean-Jacques et moi, beaucoup de garçons, mais, pendant ces quatre ans de notre amitié, nous n'avons dormi qu'ensemble, bien qu'il y ait deux lits dans l'appartement et que celui de la chambre soit étroit. Il y a, je crois, dans le sommeil en commun quelque chose d'assez ineffable que pénètre plus qu'on ne croit l'expression populaire « coucher avec ». Et notre sommeil avait suscité des sortes d'habitudes puériles et sentimentales qui contribuaient à le charger de sens. » (pp. 318/319)

Cette aristocratique franchise avoue combien rapidement la lassitude sexuelle sépare physiquement deux hommes mais autorise le plus long amour. Et poignante me semble cette méditation qui ne cherche pas d'explication au moment même où le corps de l'autre se défait dans la souffrance et la mort comme donnant raison, hélas, à cette intimité-amour qui ne brodait pas sur les caprices d'une passion sexuelle vite épuisée.

Dans le volumineux livre de Roger Stéphane, l'homosexualité n'occupe qu'un espace discret, même si au cours des souvenirs, l'écrivain en parle en toute simplicité, quand il est nécessaire qu'elle ne soit pas tue. Il est imaginable que dans cette vie élégamment aventureuse, les homosexuels qui se rencontraient, pour d'autres intérêts et d'autres préoccupations, se plaisaient à évoquer entre eux, dans un rituel très Charlus, leurs bonnes occases pédérastiques.

La nouveauté, en 1989, c'est qu'un homme célèbre, public, qui a partagé la confiance des « grands », écrivains ou hommes politiques, dévoile la part importante de sa vie, une fidélité authentique et sans masques à ses goûts sexuels et affectifs, tout à fait compatible avec les hautes responsabilités, les engagements politiques, le courage pendant la guerre (Stéphane confie qu'il entra dans la Résistance pour suivre un garçon dont il était amoureux : quelle belle franchise), une vie où les notions de placard et de « coming-out » n'avaient aucune signification parce que Roger Stéphane n'a jamais cru nécessaire de cacher sa « vraie » vie, imposant par là-même aux autres l'attitude dictée par son comportement.

Les Mémoires de Roger Stéphane ne sont certes pas consacrés à l'homosexualité. Roger Stéphane, c'est l'intellectuel bourgeois ivre de vie, admirateur et ami de Gide, de Cocteau, de Malraux, de Roger Martin du Gard, de De Gaulle... C'est le journaliste. Le patron de l'ancien Observateur, le résistant qui « prit » l'hôtel de ville de Paris, le dandy, l'homme de très bonne compagnie, anticommuniste, juif sans angoisse et sauvé de l'atroce, un homme éternellement jeune qui porte sur le monde et les autres hommes un jugement plutôt bienveillant, jugement intelligent et jamais sectaire, humaniste actif, mondain, multiple…

Roger Stéphane répétait sans cesse la définition choc de Malraux : « L'intelligence, c'est la destruction de la comédie, plus le jugement, plus l'esprit hypothétique. »

Comment ne pas aimer cet homme à la recherche de la totalité de son être fasciné par Montaigne et par l'extraordinaire aventurier pédéraste et fou d'action, l'ange du vertige, T.E. Lawrence : « J'ai connu face à son œuvre le sentiment que durent éprouver quelques bâtards indignes qui découvrent brusquement dans les archives qu'ils sont les fils d'un génie mort » (p. 206). Lawrence d'Arabie, c'est la somptueuse marge de son existence et sa faculté de tout perdre qui dame le pion à ceux qui ont pu l'accuser d'opportunisme. Roger Stéphane cite la phrase redoutable de Lawrence : « Un esclavage volontaire est l'orgueil le plus profond d'un esprit morbide » (p. 206).

Agir sans une complète conviction, pour le panache, pour échouer, pour gagner. Car « tout est bien », même si ça ne finit pas bien. C'est la vie, unique et terrible, le bonheur.

■ Tout est bien, Roger Stéphane, Éditions Quai Voltaire, 1989, ISBN : 2876530333


Du même auteur : Autour de Montaigne

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