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Le bûcher des vanités, Tom Wolfe

Publié le par Jean-Yves

Avec « Le bûcher des vanités », Tom Wolfe prouve que la fiction réaliste à la Balzac ou à la Zola n'est pas morte.

 

Procureur juif, magistrat politicard, avocat homosexuel, tôlard, journaliste à l'affût d'un « coup », golden-boys, folasse chanteuse d'opéra, dealers de crack occasionnels, Latino-Américains, pasteur noir... Tom Wolfe, le dandy toujours de blanc vêtu, est descendu à l'intérieur de cette poubelle de luxe New-Yorkaise.

 

Le héros, Sherman McCoy, est courtier en obligations pour la firme Pierce & Pierce, à Wall Street. Ce « blanc, anglo-saxon et protestant » a tout pour lui : un père avocat d'affaires renommé, une femme charmante, une petite fille exquise, il est l'archétype même du golden-boy ayant pignon sur Park Avenue.

 

Soudain, un soir, un grain de sable s'introduit dans le destin de ce produit parfait de l'establishment américain. Avec celle de ses deux femmes qui n'est pas légitime, il manque en voiture le bon embranchement d'autoroute et renverse dans le Bronx Henry Lamb, un gosse tranquille, sans casier judiciaire, étudiant noir modèle qui ne possède dans son jeu qu'un atout essentiel, mais de taille : il est le fils unique d'une protégée du révérend Bacon, un pasteur noir spécialiste d'agitation sociale.

 

Dès lors s'ébranlent les rouages d'une machine irréversible : celle de la justice criminelle. Car à New York, il vaut mieux n'y pas mettre le petit doigt, fût-ce celui d'un géant de Wall Street qui rêve de devenir le maître de l'univers.

 

A l'angle de Bruckner Boulevard, Sherman va perdre son âme et, plus grave, sa carrière et son bonheur.

 

Tom Wolfe a écrit, un « roman naturaliste » dans la ligne des Rougon-Macquart. Avec la même minutie de l'enquête, même exhaustivité dans la façon de montrer les milieux les plus divers, les plus bigarrés. En effet, pas de fossé plus profond que celui qui sépare l'immense appartement des McCoy sur Park Avenue, et le deux pièces de Lamb dans une cité réhabilitée du South Bronx !

 

Pas de mondes plus différents que la prison sordide où Sherman est incarcéré à titre préventif, et le dîner de jet-setters chez les Bavardages, parenthèse drolatique et reposante entre deux épisodes de tribulations judiciaires.

 

« Un rayon X avec des cheveux blonds coiffés à la Jeanne d'Arc et beaucoup de petites dents souriantes. Son corps émacié était enserré dans une robe rouge et noir avec des épaulettes férocement bouffantes, une taille très étroite, et une jupe longue. Son visage était large et rond mais sans un gramme de chair de trop. Son cou était bien plus long que celui de Judy ; ses clavicules dépassaient tellement que Sherman avait l'impression qu'il pouvait se pencher et ramasser ces deux gros os. Il pouvait voir la lumière à travers ses côtes. »

 

Se confondant avec celui du narrateur, le regard de Sherman McCoy rencontre encore « les tartes au citron » : des femmes de vingt ou trente ans, blondes pour la plupart, compagnes d'hommes ayant tous dépassé la quarantaine et plus.



Les yeux se détournent de ce spectacle et se dirigent souvent vers des pôles plus attirants, ainsi le danseur étoile Boris Korolev, ou vers un immense jeune homme avec des cheveux blond pâle. « Le montagnard à la voix d'or, le ténor aux cheveux filasses », portant long manteau d'hermine et chapeau mou, et agitant en l'air des doigts couverts de bagues.



Tom Wolfe s'empresse de donner le point de vue de Sherman sur cette ravissante créature :

 

« La façon dont ce chanteur, en parlant, accentuait le in et le ou tout en agitant ses mains fit que Sherman se demanda si ce géant des montagnes n'était pas, en fait, homosexuel. »

 

Plus admirable encore est le portrait de Freddy Buffon, l'avocat de Sherman. Comme le ferait la caméra subjective d'un cinéaste, les yeux de Sherman inventoriant son interlocuteur, s'arrêtent sur tous les indices raffinés qui révèlent l'homosexualité de manière « décisive » :

 

« Il aspira une longue bouffée de sa cigarette, et laissa la fumée sortir en courbes et en volutes de sa bouche. A une époque, on appelait cela fumer "à la française" […] De temps en temps, il tenait sa cigarette, non pas entre l'index et le majeur, mais entre le pouce et l'index, droite, comme une chandelle... Pourquoi les homosexuels fumaient-ils tant ? Peut-être parce qu'ils avaient tendance à s'autodétruire. Mais le mot s'autodétruire était la limite (comme de la cinquième dimension) de la familiarité de Sherman avec la pensée psychanalytique. »

 

Le point de vue de Bouvard et Pécuchet sur le monde n'est pas mort.

 

L'auteur flétrit ainsi les préjugés du golden-boy déchu, en faisant de Freddy Buffon, l'avocat-dandy, un personnage éminemment sympathique : cet homme de loi talentueux est le seul capable de mettre du baume sur les plaies du macho de Wall Street, né pour régner sur le monde. Ce Yankee coutumier des conquêtes financières et féminines se trouve réduit à l'impuissance, enfoncé dans son fauteuil, à la merci des conseils fins et avisés de l'avocat aux gestes languides et efféminés.

 

« Sherman hésita à nouveau, puis plongea dans les détails du trajet en voiture dans le Bronx. Il étudiait le visage de Freddy, guettant les signes de désapprobation ou pire ! de joie ! Il ne détectait rien d'autre qu'une sympathie soucieuse ponctuée de ronds de fumée. Sherman ne lui en voulait plus, pourtant. Un tel soulagement ! Le vil poison s'écoulait au dehors ! Mon confesseur ! »

 

■ Éditions Le Livre de Poche, 2001, ISBN : 2253053406

 

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