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La Friponnière, Didier Denché

Publié le par Jean-Yves

« Il y a bien longtemps que je n'ai pas lavé, de sang, mon visage, et que Tisiphone n'y a baigné ses membres altérés. » (p. 163) : cette tirade du vieux poète Eumolpe, tirée d'une version peu connue du Satyricon, pourrait être la clé de l'énigme policière de ce roman.



L'histoire tourne autour d'un forum internet intitulé « La Friponnière » qui aborde l'amour de l'homme pour le garçon. De nombreux intervenants participent au dialogue en ligne. Trois groupes contradictoires échangent leurs idées : les généreux qui sont d'une compréhension admirable pour les pédophiles, les haineux à leur égard, et un unique, Philippe Sourphères, intelligent et plein d'humour.


Pour échapper au sort de « délinquant sexuel », ce dernier explique une méthode qu'il a tirée de la lecture d'un ouvrage de Hervey de Saint-Denys sur les rêves et les moyens de les diriger. En quelques mots, il suggère aux participants du forum de vivre leurs amours en rêve, plutôt que dans la réalité. Que chacun soit le véritable scénariste de ses rêves.


Mais reprenons les faits depuis le début : le sept mars, à cinq heures du matin, Stéphane Prévane, un informaticien de vingt huit ans, est retrouvé mort, la carotide tranchée. Un meurtre commis à l'arme blanche. Ce jeune homme dialoguait sur le forum. L'assassin a laissé une marque sur le cadavre de sa victime : deux épis de maïs. Quelques jours plus tard, un traducteur de russe, Sergueï Stupasseief, est descendu par balles à son domicile de Pantin. Ce poète bilingue était aussi pédophile et dialoguait également sur ce même forum. L'assassin a déposé, cette fois-ci, sur le cadavre : trois harengs saurs.


Paul Lisaneur est l'inspecteur chargé de l'enquête. Il n'a rien de l'image classique d'un inspecteur portant sur son visage des heures de sommeil en retard, mangeant un hot-dog entre deux interrogatoires et auquel son bon sens permet toujours de se sortir de situations inextricables.


Paul Lisaneur n'est pas un redresseur de tort ; seulement un homme qui a foi en l'humanité tout en ne faisant pas d'angélisme quant aux hommes. Il sait s'occuper de son fils Mathieu dont il a la garde. Il est divorcé d'avec sa femme qui s'est découverte lesbienne. Lisaneur fouille autant les consciences que les fiches de police afin de voir qui se cache derrière ce que la vindicte populaire appelle les « épouvantables assassins ». En affichant ses préjugés, en les interrogeant, il interpelle aussi ceux des lecteurs. Ce policier est sympathique à l'image de Dave Brandstetter, le détective homosexuel de Joseph Hansen. Il faut souhaiter que ce roman policier soit le premier d'une longue série.


« Ni les études de médecine, ni même le serment d'Hippocrate n'apportent de garantie quant à l'honnêteté d'un homme. À cette réflexion, Paul songea justement au serment d'Hippocrate. […] Ce serment, en effet, par ce qu'il lui avait révélé sur l'amour de l'homme pour le garçon, ne lui annonçait-il pas la nature de sa future enquête ? Dire que des générations et des générations de médecins l'avaient prononcé, en occultant ce qu'Hippocrate disait clairement sur l'attrait exercé par les jouvenceaux !

"Dans quelque maison que j'entre, j'y pénétrerai pour l'utilité des malades, me préservant de tout méfait volontaire et corrupteur, et surtout de la séduction des femmes et des garçons, libres ou esclaves."

Paul, en découvrant le contenu de ce serment, fut très étonné qu'un texte auquel non seulement tout une profession, mais l'humanité entière prêtait un caractère presque sacré, recélât une vérité aussi déconcertante. Hippocrate, comme d'autres savants ou philosophes grecs, mettait la paidérastie sur le même plan que l'amour des femmes. Et encore, certains de ces derniers, paraît-il, lui donnaient souvent la précellence ! » (pp. 34/35)


Est-il exagéré de dire que dans « La Friponnière », l'assassin a vengé tous les enfants de la terre ? Il n'a, ni plus ni moins, fait assassiner des personnes qu'il assimilait à l'ogre, image développée dans l'imagerie universelle de la pédophilie. Par le sang versé, l'ogre cesse d'être assimilé au monstre, au bourreau et devient victime. En même temps, celui qui représentait la normalité de la société, en devenant assassin, se pare des attributs démoniaques qui échouaient aux pédophiles.


Le croquemitaine, traqueur de chair infantile, peut être un homme qui se donne… assoiffé de tendresse et d'amour. Celui, que l'on nomme l'ogre, devient même parfois un ami par excellence, un modèle, un héros pour l'enfant, contre vents et marées. Tel Philippe Sourphères pour Mathieu, onze ans… fils de l'inspecteur Paul Lisaneur :


« — Est-ce que je peux embrasser Mathieu pour lui dire au revoir ? demanda timidement Delta de Céphée (il s'agit du pseudo de Philippe Sourphères).

— Naturellement ! répondit Paul, dans un élan de profonde sincérité.

Philippe ne se contenta pas d'un petit bisou : il prit carrément Mathieu dans ses bras, et le serra contre son cœur, comme pour un adieu. Mathieu sourit de plaisir. » (p. 168)


Ici la thématique de la séduction, du rapt est totalement chamboulée puisque c'est presque l'enfant qui manifesterait le désir d'être kidnappé.


Il faut lire encore La Friponnière pour les très nombreuses références culturelles – littéraires, cinématographiques, musicales – disséminées tout au long de l'enquête. Pour les calembours dont l'auteur maîtrise parfaitement le maniement. Pour l'enquête, bien évidemment, hors des chemins battus. La palette du romancier-poète est parfaite.


Avec Didier Denché (je devine un pseudonyme), le romanesque est plus vrai que la vie et la vie vraie peut devenir un roman.


■ Éditions Quintes-Feuilles, décembre 2008, ISBN : 9782953288506, illustration de couverture : peinture à l'huile de Mario de Graaf


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