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Récolte des phallus

Publié le par Jean-Yves

Cette enluminure, extraite d'un Roman de la Rose, est due au milieu du XIVe siècle à Jeanne de Monbaston, libraire-jurée de l'université de Paris.

 

En marge du texte, une nonne, nouvelle version d'Ève, cueille des phallus, fruits plus explicites que la pomme. La référence commune en est le fabliau du Picard Jean Bodel, écrit vers 1190. Une bourgeoise accueillant le retour de son mari par vins fins et bonne chère le voit s'endormir sitôt le repas terminé, à sa grande déception :

 

« Encore pleine de désir, elle finit par s'endormir et je vous jure sans mensonge, voici le rêve qui lui vint. Elle était à un marché annuel, à nul autre pareil on n'y vendait que des couilles et des vits. Mais de ceux-ci à foison et partout. Pour trente sous, on en avait un bon, et pour vingt un bien tourné. Il y en avait pour les pauvres gens, de petit état au coït, pour dix sous et même huit force de regarder partout, elle arriva à un étal où il y en avait un gros et long... »



 

Jeanne de Monbaston – enluminure, extraite d'un Roman de la Rose – milieu du XIVe siècle

Ms. Fr. 25526, fol. 106 v°, Bibliothèque Nationale de France, Paris

 

Le regard féminin sur le sexe masculin trouve dans cette enluminure, comme dans les fabliaux des XIIe et XIIIe siècles, une extraordinaire liberté d'expression, tel le Sohait des vez (jeu de mots entre des vez signifiant « des vits » [phallus] et devez, « insensé ») de Jean Bodel.

 

L'antiféminisme commun aux fabliaux et aux textes ecclésiastiques développe l'image d'une femme sexuellement insatiable. C'est d'ailleurs ici la nonne qui a l'initiative, accolant le moine, et celui-ci, soumis comme un nouvel Adam, place ses bras en dessous des siens. La liberté sexuelle des prêtres et des nonnes est l'objet de constantes dérisions, tel le reproche, au début du XIIIe siècle, de Gautier de Coinci :

 

« En leur moûtier ne font pas faire / De sitôt l'image de Notre-Dame. / Comme font Ysengrin et sa femme / En leur chambre où ils friponnent / Les gélines qui la mort donnent [rappel du péché d'Ève]. »

 

La liberté féminine du langage sexuel dans les fabliaux, comme dans cette enluminure, marque une profonde évolution : dans le Roman de la Rose, l'Amant reprend encore la damoiselle « Raison » :

 

« Vous avez tout à l'heure nommé le mot "couille", ce qui n'est pas très recommandé dans la bouche d'une courtoise jeune fille. »

 

Désormais, dans L'Écureuil, la mère brave l'interdit de nommer « l'engin de pêche qui pendouille entre les jambes » et apprend à sa fille que c'est un « vit ». Nommer ou peindre, c'est acquérir une expression féminine de puissance sur le sexe masculin, à l'instar d'Adam nommant les animaux créés pour s'en faire obéir.

 

Cette parodie ne masque pas l'angoisse masculine devant un sexe féminin, considéré comme insatiable. Dans le Roman de Renart, Ysengrin, châtré par un dogue et se couchant au soir avec son épouse, doit faire face à une furie :

 

« Dame Hersent le harcèle, lui se retourne et elle le tâte à l'endroit où normalement et raisonnablement devrait se trouver son sexe. Pas la moindre andouille !

─ Misérable, dit-elle, où sont les pendeloques qui étaient là d'habitude ? […]

─ Madame, dit-il, je les ai prêtées à une nonne voilée [...]. Mais elle m'a bien promis de me les rendre. [...]

Hersent éclate :

─ Partez vite, ventre à terre, et dites à cette nonne de vous rendre votre couille à la minute même car il suffirait qu'elle en goûte une fois pour oublier aussitôt ses serments et refuser à tout jamais de vous la rendre. [...] je n'ai plus le cœur à vivre maintenant que je suis privée de la chose que j'aimais le plus. [...] Puisqu'il ne peut plus faire la chose, que donc peut-il me servir ? »

 

Florence Colin-Goguel

 

in L'image de l'Amour charnel au Moyen Âge, Editions du Seuil, 2008, ISBN : 9782020861588, pp. 176/177

 

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