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Guetté au coin de la passion par Mathieu Lindon

Publié le par Jean-Yves

« C'était fou, le nombre de gens que j'aimais, à qui je ne souhaitais que du bien, et qui n'étaient pas heureux. Alors que ça semblait si simple de faire plaisir, un mot, un sourire. Si simple de se donner du mal, ne pas faire de tort aux autres. Quand on n'était pas amoureux de quelqu'un qui vous aimait ne pas l'écraser. Relever le blessé à terre. Des banalités par milliers mais auxquelles je n'avais rien à opposer sinon que non, non, personne ne faisait ainsi ni moi non plus.

 

Je me sentais l'ami de tout le monde, je pensais que certains passaient la nuit dehors sans l'avoir choisi qui n'étaient pas seulement des chiens mais des hommes, des pauvres. Ou des comme moi, qui n'avaient pas choisi mais qui préféraient.

 

J'aurais bien pleuré. De tristesse sur les gens qui en faisaient souffrir d'autres en pleine connaissance de cause, les risques de la vie, pour un bon mot ou par goût du pouvoir – ou sur leurs victimes. Ou d'émotion sur ceux dont la bonté était intelligente, qui imaginaient ce qu'on n'attendait pas d'eux. Jean Valjean traîné par deux gendarmes devant Monseigneur Myriel avec l'argenterie volée et l'évêque se précipitant vers lui, « Pourquoi n'avez-vous pas aussi emporté les chandeliers ? ». C'était la plus belle histoire du monde et j'aurais voulu être Jean Valjean pour être éternellement reconnaissant.

 

Je sentais que j'y arrivais, que les larmes me mouillaient les yeux, et j'allais continuer à penser à tout ce qui aurait pu m'arriver de bouleversant jusqu'à ce que je sanglote agréablement à gros bouillons, si par exemple Jim~Courage ne s'était pas contenté de transformer ma vie mais me l'avait sauvée. Ou s'il mourait. Voilà que l'idée me revenait, mais sans drame. S'il mourait un soir où j'aurais été exemplaire ? Oubliés les moments où je ne l'aimais pas. S'il mourait et que j'aie simplement à le pleurer. S'il mourait et que je ne meure pas, il y aurait de quoi me tirer les larmes des yeux.

 

Et peut-être pas. S'il mourait pour de bon, peut-être qu'en effet je ne pleurerais pas, mes sanglots plus volontiers complices de mon imagination m'abandonnant face à la réalité. Ou que je pleure, s'il ne s'agissait que de ça, mais qu'un jour mes pleurs se calment. Qu'un jour il soit mort et moi vivant et que j'en aie pris mon parti. Déjà, il y avait une certaine douceur à penser à sa mort. Il était vrai qu'elle n'avait pas eu lieu. Mais une certaine douceur parce que personne au monde ne connaîtrait jamais un tel malheur, ça serait pour moi tout seul, et il ne serait si grand que de m'avoir procuré auparavant tant de joies. La certitude d'être plaint. Alors qu'à y réfléchir pas du tout, pas comme je le mériterais, parce que les autres ne voudraient jamais croire qu'il avait existé un amour meilleur que le leur. »

 

Mathieu Lindon

 

in Le livre de Jim~Courage, Éditions P.O.L, 1986, ISBN : 2867440610, pp. 71/73

 

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