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Le discours sur l'homosexualité et la censure, J.-P. Aron et R. Kempf

Publié le par Jean-Yves

« Question : Depuis vingt ans, le discours sur l'homosexualité s'est progressivement libéré. La contestation d'une spécificité de la littérature a produit une floraison d'œuvres, théoriques et de fiction, où la transgression s'exprime sans détours. Ne s'agit-il pas d'un véritable cyclone anthropologique, d'une levée massive des censures ?

 

Réponse : Par une de ces bizarreries dont la culture française est prodigue, nos formalistes confisquent le désir, insurrection permanente, irrépressible débâcle. On assiste à un combat de titan : le désir envahit le discours qui l'engloutit aussitôt, car il est, par malheur, toujours perdant. Mais cela ne décourage pas les parleurs : conscients qu'ils désamorcent la sexualité, l'exténuent et l'enfournent vivante dans la rhétorique et le jargon, ils l'en dédommagent par la prolixité et la redondance. Considérez l'évolution de cette parole depuis 1950. Bataille, Blanchot, Klossowski donnent le ton. L'érotisme est promu à la dignité universelle : poétique, politique, ontologique ; l'érotisme frénétique, l'énergie qui ne s'assigne d'autre loi que son caprice, d'autre finalité que la jouissance. Changement bouleversant : vous avez suivi les vicissitudes de la plume, outragée, puis témoin, puis échappatoire ; la voici, méchante et glorieuse, agent de la désintégration. Qui s'y tromperait ? Ce que la plume entreprend est volé à l'existence. La guerre d'extermination menée, dès les années 1955, par l'idéologie dominante contre les bagatelles du vécu, lève toute équivoque sur cette matière : la pratique est désintoxiquée par la théorie, expropriée par l'analyse textuelle, réduite à l'espace aseptisé de la structure. Nouée dans un tissu de leurres, l'homosexualité simultanément se proclame et se nie.

 

Question : Impasse totale ? Pas d'insertion, en littérature, d'une homosexualité non déguisée, non récupérée ?

 

Réponse : Il revient à la nouvelle histoire d'instituer une écriture du non-dit. Certes, les procès de mœurs déchiffrés dans les bordereaux d'archives font la part belle aux redresseurs de torts, ils donnent la parole aux accusateurs plus volontiers qu'aux pédérastes. Ceux-ci donc s'expriment rarement, sinon pour réfuter les charges dont on les accable. Mais si nous sommes acculés à une écoute incomplète et partiale, nous savons que le mutisme des accusés réfléchit la pression des mœurs, que les voix étouffées ne s'en dégagent pas moins du tollé général, qu'elles tintent, rebelles ou douloureuses, à travers la crudité, la véhémence ou l'ambiguïté des témoignages. L'histoire réhabilite le vécu sans concession à la psychologie, elle rassemble des informations sans tomber dans le réalisme, elle dédramatise l'homosexualité sans l'escamoter, elle ouvre le dossier du désir sans l'annexer. »

 

Jean-Paul Aron et Roger Kempf

 

in Le pénis et la démoralisation de l'Occident, Jean-Paul Aron et Roger Kempf, Éditions Grasset, Figures, 1978, ISBN : 2246006732, pp. 99/100

 

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