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Teleny, attribué à Oscar Wilde (1893)

Publié le par Jean-Yves Alt

« Teleny » fut publié pour la première fois en Angleterre en 1893 en 2 volumes et tiré à 200 exemplaires. La première édition française, présentée par Charles-Henri Hirsch, est de 1934, en 2 volumes également et tirée à 300 exemplaires.

Ce livre fût jugé par son époque « immoral, profondément pornographique et indécent au-delà de toute mesure » ; on se souvient que Wilde, après son second procès qui vit le triomphe de Lord Queensberry, fut arrêté le 6 avril 1895 en fin d'après-midi à l'hôtel Cadogan où il était en train de boire avec Lord Alfred Douglas (le fils de Lord Queensberry qui l'avait poussé à entamer un premier procès en diffamation contre son père, et qu'il adorait) et quelques autres amis.

Deux inspecteurs de Scotland Yard se présentèrent et lui demandèrent de les suivre à la prison d'Holloway. Il obtint d'eux d'emporter quelques affaires personnelles et un livre à couverture jaune qu'il était en train de lire. La presse dans les jours qui suivirent, s'interrogea sur ce livre. Était-ce un exemplaire de la revue « The Yellow Book » (le livre jaune) à laquelle collaboraient plusieurs intimes de Wilde et notamment Alfred Douglas ? « The Yellow Book » était alors, selon certains, la plus pernicieuse, la plus scandaleuse et décadente de toutes les productions anglaises. L'homosexualité y disait clairement son nom au grand dam de l'opinion publique. On apprit par la suite de la bouche d'Oscar Wilde lui-même, que ce n'était pas cette revue qu'il avait emporté à Holloway. On a pensé, par ailleurs, que ce pouvait être l'« Aphrodite » de son ami Pierre Louys. Mais la parution d'« Aphrodite » n'est que de mars 1896 et du reste, Wilde réclama qu'on lui fit parvenir le roman, peu avant sa libération en avril 1897... La troisième hypothèse veut que le fameux livre jaune ait été la première édition (1893) de « Teleny ».

Wilde a-t-il eu cette dernière audace, face à une opinion publique surchauffée, face au monde carcéral qui allait être le sien, d'emporter un livre – qu'il fût ou non de lui – retraçant de la manière la plus crue et jusque dans les moindres détails, les mœurs pour lesquelles il venait d'être condamné. Sans doute, ne sera-t-on jamais fixé sur ce point : quelle lecture le grand homme avait-il choisi pour ses premiers jours de détention ?

À la fin des années 70, Régine Deforges publia « Teleny ». Avec comme titre : « Oscar Wilde ? – Teleny ». Il était habile, de la part de l'éditeur de présenter, un titre aussi pimpant. On sait bien que la plupart des lecteurs ne tiennent pas compte de la ponctuation, ainsi cet ouvrage pouvait devenir dans l'esprit de beaucoup, « Teleny d'Oscar Wilde ». C'était sans doute, le but recherché. On ne peut pourtant rien reprocher à Régine Deforges. Elle a pris toutes ses précautions. Ne disait-elle pas en substance : « Parmi les spécialistes mondiaux de l'œuvre de Wilde, certains affirment que ce livre est bien de lui. D'autres, tout aussi sérieux, pensent le contraire. Je n'ai pu les départager. »

Que l'illustre auteur dramatique ait encouragé l'écriture de « Teleny », donné des conseils, supervisé les premiers chapitres, c'est fort possible. L'aventure avait dû le tenter de dire, d'écrire noir sur blanc sans risquer grand chose, ce qu'il pensait tout bas ; de s'exprimer sur un univers interdit, de faire fi en toute impunité des tabous de l'Angleterre victorienne. « Teleny » retrace des amours interdites que le père spirituel de Dorian Gray pouvait prendre à son compte : comme le héros de son roman, ne fréquentait-il pas les lieux les plus mal famés du Londres ou du Paris nocturnes ? Mais Wilde n'était pas assez sot, il avait une trop haute conscience de lui-même pour souscrire jusqu'au bout à une œuvre littéraire qui, si elle promet au début, est finalement décevante et va à l'encontre les buts esthétiques qu'il s'était fixé.

Le récit de « Teleny » est assez bien troussé en ce sens que les parties de jambes en l'air alternent dans une juste proportion avec celles de pure psychologie. Camille Des Grieux fait la connaissance d'un pianiste hongrois de talent, René Teleny au cours d'un concert de charité. Ils ont tous deux un peu plus de vingt ans.

Inexplicablement, un échange télépathique se produit entre le musicien et Camille. Les deux jeunes gens font connaissance et c'est une espèce de coup de foudre réciproque mais l'Anglais fait tout ce qu'il peut pour combattre ce penchant. Amoureux-fou, pourtant, sans oser se l'avouer et jaloux de surcroît, il a suivi le pianiste plusieurs fois après ses récitals. Tantôt le Hongrois raccompagne chez lui des garçons, tantôt c'est une femme qui vient le relancer à domicile. Toujours par cet étrange pouvoir de double-vue, Camille assiste – en pensée – aux scènes les plus osées qui, en réalité, se déroulent dans le secret de l'alcôve. Le pauvre garçon n'en peut plus. En pleine dépression, il se résigne au suicide et se dirige un soir vers la Tamise...

Or, comme les choses sont bien faites, Teleny est là, lui aussi dans le même but. Il n'est plus question de mourir, il vaut mieux s'abîmer dans la volupté et c'est un roman d'amour déchaîné qui commence. Quand, au bout de quelques temps, les deux amants ont apaisé d'un peu leur incommensurable fringale d'amour, ils pensent à sortir de nouveau dans le monde et on ne les voit plus l'un sans l'autre. Ils sont ainsi conviés chez un ami commun qui donne en leur honneur une grande soirée assez spéciale où les jupons de l'assistance sont portés par des travestis.

L'écriture devient alors un véritable exercice de style. Sorte de pendant à l'admirable description du jardin et de l'atelier du peintre Basil dans « Dorian Gray ». Sauf qu'il y manque le génie, et, ce n'est pas faute de descriptions. Tout l'attirail wildien est déballé, baigné de la lourde senteur de parfums d'une Arabie mythique :

« Sur des sofas de vieux damas aux teintes pâles garnis d'énormes coussins faits de chasubles brodées d'or et d'argent, sur des divans de Perse et de Syrie, sur des peaux de lion ou de panthère, sur des matelas recouverts de peaux de chats sauvages, des hommes jeunes et de belle mine, presque tous nus, s'allongeaient par groupes de deux ou trois, dans des attitudes de lascivité que l'imagination conçoit à peine et telles qu'on peut seulement en voir dans les lupanars d'hommes de la voluptueuse Espagne ou dans ceux du vicieux Orient. […] D'énormes vases de Chine émergeaient de coûteuses fougères, d'admirables palmiers des Indes, des plantes parasites grimpantes, des fleurs des forêts d'Amérique à l'aspect cotonneux et des cactus du Nil dans des vases de Sèvres. Tandis que d'en haut, une averse de pétales de roses rouges et roses pleuvaient de temps à autre, mêlant leur enivrant parfum à celui qui s'élevait en blanches spirales des encensoirs et des plats d'argent. » (pp. 191-192)

Malgré ce décor de rêve, le cauchemar est dans l'air. L'un des invités, un spahi, sans doute pour donner aux autres une idée de son pouvoir d'absorption, s'empale délibérément sur une bouteille… jusqu'à ce que la bouteille se brise. S'il veut éviter la gangrène, le malheureux doit être transporté et opéré d'urgence. Pour ne pas avoir à subir les sarcasmes des carabins, le spahi préfère se donner la mort. La partouze se termine en tragédie. Le livre aussi, du reste. Je me garderai bien d'en conter ici le dénouement.

■ Éditions Le Pré aux Clercs, Bibliothèque Libertine, 1996, ISBN : 2842280172


Du même auteur : De profundis

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