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Hôtel Styx, Yves Navarre

Publié le par Jean-Yves Alt

C'est Caron qui mène le bal. Caron dirige l'embarcation qui reçoit les âmes des morts et leur fait traverser l'Achéron ou le Styx, fleuve des enfers qui les entoure de ses méandres, au prix d'une obole. Dur et avare, il refuse ceux qui n'ont pas cette monnaie entre les dents et n'ont pas de sépultures.

Caron, dans le roman d'Yves Navarre, est un jeune homme au corps savoureux. Ce corps, il le donne facilement contre un peu d'argent, un peu de plaisir peut-être... avant le grand voyage dont on ne revient pas. Dans l'hôtel Styx où Yves Navarre rassemble ses personnages - ceux de tous ses précédents écrits -, les victimes sont consentantes. Elles paient pour une mort accompagnée.

Caron conduit le bal. Drôle de bal en cet hôtel où se gère la mort sous la férule indifférente de «Madame», la mère de Caron qui, dans la mythologie, est fils de la Nuit.

A Caron, les « hôtes » demandent un éclat de vie, un peu de chair vive à caresser, avant que se referme l'oubli.

Danse macabre ?

Non, le roman d'Yves Navarre tisse un désespoir simple. Aucune grandiloquence sur un thème qui peut facilement basculer dans la tragédie. Les dialogues s'éparpillent dans les jardins. Les clients se racontent. Madame fait ses comptes. Des femmes, des hommes qui arrivent en bout de course. Pas obligatoirement la vieillesse mais plutôt une grande lassitude parce que tout amour est consumé, toute parole formulée, tout espoir englouti et annulé. Des femmes, des hommes qui broient des souvenirs inutiles :

« Pourquoi sommes-nous toujours à rêver d'une vie autre que celle qu'il nous est donné de vivre ? »

Jonathan est atteint du sida. Son ami en est mort. Il choisit l'hôtel Styx. Julien n'arrive pas à survivre dans cet immense vide laissé par la mère morte, son seul amour. Toutes les morts se ressemblent. Un arrêt de vie quand le constat s'impose : nous n'avons plus rien à faire de cette existence.

Yves Navarre a construit un roman ample, désespéré, tendu comme un arc blessé mais inondé de cette tendresse humaine qui n'est que le chant solitaire de la commisération. Les voix s'entremêlent, s'égarent, se rassemblent, s'éteignent.

La réussite de ce roman grave est de donner l'illusion de la vie, une vie de vacances dans quelque station balnéaire, une ville d'eau triste et noyée de nostalgie où des curistes sans avenir viendraient acheter l'oubli, une parenthèse qui ressemble à la joie :

« C'est un matin comme je les aime. Une journée encore, un seul jour pour toute une vie. »

A l'hôtel Styx, on mange, on dort (et une nuit, on ne se réveille plus), on se promène, on ressasse les deux ou trois - ou l'unique - souvenirs qui pèsent un peu dans la mémoire. A l'hôtel Styx, le corps se souvient et faire l'amour devient peut-être la seule façon de dire à l'autre l'importance du rendez-vous manqué de l'existence qui n'a pas su clamer à sa juste mesure l'extase de cette rencontre des corps.

Caron est sans doute le vrai héros du roman, celui qui entre dans la chambre, se dénude et donne son corps à toucher. Caron n'aide pas seulement à traverser la nuit pour atteindre la mort, il est, dans sa primitive innocence, le médiateur apaisé et paisible entre des anciens désirs et le désir d'en finir avec le désir.

Julien s'est imaginé toute son existence que ses parents détenaient la clef de ce mystère... Découvrir qu'on est incapable d'aimer est, sans doute, la plus cruelle désillusion, car, dans le même temps, nous avons cru que tout était amour.

« Le goût de vivre n'a pas de prix, le droit de partir non plus. » Hôtel Styx est un grand roman de Navarre. Par le miracle de l'écriture, le requiem fatal se transforme en un superbe allegro de la vie.

■ Hôtel Styx, Yves Navarre, Editions Albin Michel, 1989, ISBN : 2226035206


Quelques ouvrages d'Yves Navarre : Biographie - Ce sont amis que vent emporte - Fête des mères - Hôtel Styx - Le jardin d'acclimatation - Kurwenal ou la part des êtres - L'espérance de beaux voyages - Louise - Le petit galopin de nos corps - Premières pages - Une vie de chat - Romances sans paroles - Les dernières clientes [Théâtre] - Portrait de Julien devant la fenêtre - Le temps voulu - Killer - Niagarak - Pour dans peu

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