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Communion absolue par Philippe Besson

Publié le par Jean-Yves

« L'après-midi, pour tenter d'échapper à la malédiction de cette canicule, nous filons nous baigner. […] Voilà, Paul a un corps d'homme. Un sexe d'homme.


Je n'ai rien vu venir. Je ne me suis rendu compte de rien. Je n'ai pas prêté attention aux changements intervenus dans sa constitution. Tout à coup, cette métamorphose m'apparaît, elle me saute aux yeux, elle est immanquable. […]


Je vois un sexe d'homme pour la première fois. Je n'ai pas été précoce, je le concède. Mais quand on n'a pas de père, il est des choses qu'on apprend à retardement. Et, quand on habite un État du Sud, celles de la « volupté » sont entourées d'un puissant secret, ou enterrées profond. On n'en parle pas. C'est tabou. Ou c'est sale. Ou pas convenable. […]


Du coup, je ne suis presque pas surpris (à rebours) d'avoir été confronté à la réalité de la chair à ce moment précis. Car ce corps nouveau, celui de Paul, n'est pas seulement l'aboutissement d'une transformation, il est aussi le commencement de la sensualité.


Sur le moment, je trouve cela beau, un sexe de jeune homme. Quinze années ont passé et je continue de trouver cela beau. Non, décidément, je ne fais pas partie de ces types que les corps masculins rebutent, qui grimacent de dégoût, avec des moues parfois si appuyées qu'elles finissent par en devenir suspectes. Au contraire, je suis capable de contempler mes semblables et de leur trouver du charme. Je n'ai jamais franchi la frontière, même si l'occasion s'est présentée. Je ne suis jamais allé jusqu'à l'étreinte. Peut-être parce qu'il ne s'agissait chez moi que d'une faculté à regarder, à reconnaître, et pas d'une attirance.


Il y a autre chose aussi, mais que j'ai compris plus tard. Si je ne suis pas allé vers les hommes, c'est parce que j'avais Paul. […]


Si mon premier sentiment a été de nature esthétique, le deuxième porte un nom simple : l'envie, Je dis bien envie et non désir. L'envie des enfants qui aperçoivent un gâteau dans la vitrine d'une boulangerie et le réclament immédiatement à leur mère, qui repèrent un jouet dans un catalogue et se livrent à des manœuvres redoutables pour l'obtenir, qui découvrent leur meilleur ami sur un vélo flambant neuf et souffrent en silence de ne pouvoir se prévaloir d'une aussi fière monture. Oui, cette envie-là. […]


Quand ses yeux daignent enfin se poser sur moi, ils fixent forcément un être misérable, recroquevillé dans l'eau, les mains repliées sur le bas du ventre, la chair de poule courant sur les bras.


En un éclair, il mesure ma stupéfaction, mon émotion et mon désarroi. Mon bouleversement. Aussitôt, son sourire s'estompe pour laisser place à une expression très douce, presque compatissante, qui n'est pas de la pitié mais bien le signe d'une affection intense. D'un amour peut-être. […]


Il nage dans ma direction, me contourne, se faufile derrière moi puis s'immobilise. Il se tient là, contre mon dos, sans prononcer un mot. Je ne bouge pas. Je pourrais me retourner, m'inquiéter de sa présence, si près de moi, croire à une menace, chercher à m'en éloigner pour ne rien risquer. Mais non. Je comprends qu'il convient de ne pas bouger. Que c'est une cérémonie.


Paul m'enlace, il passe ses bras autour de moi, les referme sur mon torse, pose son menton sur mon épaule, sa joue touche la mienne, il ne dit rien. Nous avons de l'eau jusqu'aux hanches.


Est-ce que vous voyez l'image ?


Je sens sa peau mouillée, ruisselante contre moi, ses cheveux qui dégoulinent, et son sexe qui frotte contre mes fesses. Mon cœur qui cogne sous son étreinte. C'est un moment de communion absolue. »


in La trahison de Thomas Spencer, Philippe Besson, Éditions Julliard, janvier 2009, ISBN : 9782260017707, pp. 76/81


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