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Vivre, Pierre Guyotat

Publié le par Jean-Yves Alt

Il est un aspect de Guyotat qu'il faut éliminer préalablement à toute analyse : « Ne voir dans mes livres que du sexe, que de l'homosexualité, c'est se planter. » (p. 165 – chapitre Les yeux de Dieu)

- Une interprétation psychanalytique de son œuvre est peut-être la plus rassurante : témoin d'un assassinat à quatre ans, violé à sept, découvrant à neuf ans la masturbation, sans oublier cette famille bourgeoise qu'il vomit. Voilà qui expliquerait cette obsession du sexe et du sang qui tourne chez lui au délire. Mais les étiquettes les plus rassurantes sont aussi les moins satisfaisantes ; la complaisance masturbatoire avec laquelle Guyotat fournit les éléments d'une telle analyse n'est-elle d'ailleurs pas étrangement suspecte ?

- Tenter une lecture politique est plus rassurant encore, puisqu'elle garantit le nihil obstat (rien ne s'y oppose) de l'auteur. Le lien entre sexe, écriture et communisme a été largement commenté par Guyotat. « Ce qui est marxiste dans Eden, c'est ma pratique de la langue, c'est le texte dans sa matérialité » ; « du plus loin que je me souvienne, la pulsion sexuelle a toujours recouvert la pulsion vers le prolétariat ». (1)

« Vivre » insiste dans le chapitre intitulé « Langage du corps », sur le lien entre écriture et masturbation. Mais la masturbation n'est-elle pas elle-même une pratique politisée, à travers l'élaboration de ces slips en étoffes grossières, souillées, respectueusement conservés d'une branlée à l'autre ?

« Ainsi ma main bourgeoise triture mon sexe bourgeois au travers d'une étoffe prolétarienne. » (p. 19 – chapitre Langage du corps)

Ainsi son écriture bourgeoise triture une idéologie bourgeoise à travers une langue qui se veut prolétarienne.

Le minutieux travail de Guyotat sur l'écriture s'opère surtout à coups de ciseaux : il veut écrire avec les seuls mots qu'il juge dignes maintenant de figurer dans le vocabulaire matérialiste. Une chasse aux sorcières de plus en plus rigoureuse : après avoir banni les termes psychologiques, les et, les points, Guyotat s'en prend aux e muets, presque partout remplacés par des apostrophes :

« Ce que j'ai recherché et trouvé, c'est donc la langue du crime, celle des organes qui tuent, j'ai utilisé, par exemple, le système de l'apostrophe, qui, entre autres, abolit le e muet. C'est une nécessité rythmique. L'apostrophe, c'est tenter de réduire le mot à sa racine, c'est le tailler, le couper. Voilà plus de dix ans que je respire cette matière, que je restitue une âme à l'anonymat servile sexuel de tous les temps, que je lui respire sa langue éternelle. » (p.178 – chapitre … par qui le scandale arrive)

Le côté iconoclaste de Guyotat est évident. Morale, Religion, Ecriture, toutes les statues bourgeoises tombent une à une sous ses coups de boutoir. Mais cette iconoclastie se tourne le plus souvent contre lui-même.

« J'ai peur de quelque chose de très précis, qui m'est extérieur et intérieur à la fois, qui me regarde et que je regarde, et qui est la folie. Je pèse le mot et je dis, et j'écris surtout : folie. J'ai peur parce que, aussi profond que j'aille dans moi-même, j'y retrouve toujours la même chose, c'est-à-dire l'homme. J'ai peur parce que je dois manger de la bête tous les jours. J'ai peur parce que mon sexe costaud arqué vers le bas par la coutume de masturbation ne peut convenablement agir dans l'opération sexuelle dite de base, parce que cet organe ne peut pénétrer que plié en deux dans le trou de l'autre.

L'eau casse le bâton. Mon organe ne tient pas les promesses de mon corps, de ma stature. Il tient plutôt de la mamelle paternelle, et beaucoup s'en contentent.

J'allaite, j'allaite. J'ai peur parce qu'avec l'âge les journées d'adulte se font de plus en plus courtes en regard de celles de l'enfance, si longues parce que l'enfant n'a pas de sexe, et ce, quelle que soit la saison. J'ai peur parce que je n'ai de haine ni de mépris pour personne. J'ai peur parce qu'écrire me sépare de la horde. J'ai peur parce que je peux encore tourner par écrit autour de ma folie. J'ai peur parce que j'ai de plus en plus peur de me retourner sur ce que je viens d'écrire, comme si peut-être je craignais de faire disparaître ainsi le seul objet, la seule durée avec lesquels je sache encore tenir le souffle. J'ai peur, mais cela depuis toujours, j'ai peur pour les autres. Peur pour leur sécurité.

Peur quant à la sauvegarde de leur survie organique, juridique, administrative, mentale. Sur ce dernier point je n'ai pas assez progressé dans le respect de la liberté de l'autre. Si je savais enfin pénétrer dans l'autre, le violer, peut-être aurais-je moins peur pour sa vie. Toutes ces peurs ne sont pas des craintes, ce sont des terreurs. Je n'ai peur ni de moi – je l'ai prouvé – ni de ce sexe, ni de ces trous auxquels il devrait se plier, ni de ces bouches qu'il allaite, ni des hommes ni des femmes – je l'ai prouvé –, mais j'ai peur de l'histoire. » (pp. 150/151 – chapitre cassette 33 longue durée)

Brûle ce que tu ne peux adorer... Une nécessité blasphématoire

« Vivre » développe à l'envi ce côté sacrilège de toute l'œuvre de Guyotat : quel Christ imaginer, sinon de corps « flagellé, déchiré, qui a sûrement pissé et chié au cours de la crucifixion ? » (p. 200 – chapitre … ton ciel à la sueur de ton sexe)

Une telle violence effectivement ne s'explique que par l'auto-mutilation : n'est-ce pas la voix du jeune Guyotat qui resurgit, du jeune collégien se découvrant une vocation de prêtre interdite par sa mère ?

L'acharnement de Guyotat sur le langage n'est-il pas la vengeance d'un enfant né bègue ? Le rythme saccadé de la phrase, accentué par les énumérations sans fin et par ces élisions qui la hachent évoque un bégaiement de l'écriture. Guyotat serait-il iconoclaste de ses impuissances ? La dernière statue à déboulonner est la sienne, et les entretiens de « Vivre » s'en chargent royalement.

La difficulté de la communication dans l'œuvre de Guyotat n'est-elle pas à articuler au refus du partenaire sexuel ? Refus du partenaire qui entraîne la masturbation : relation privilégiée maître-esclave qui refuse l'identité de l'autre. C'est aussi littérairement, le refus du partenaire-lecteur. Car si Guyotat aspire à une participation active du lecteur, il ne fait rien pour la faciliter.

Mais il ne faut pas caricaturer. Guyotat est un grand nom de la littérature. Même pour des raisons que peut-être il n'approuverait pas. Pour le souffle épique qu'il insuffle à ses romans à partir d'une matière aussi décriée que le sexuel et le scatologique ; pour cette impression de noblesse que confère leur démesure aux actes les plus vulgaires.

Le « Tombeau pour cinq cent mille soldats » (1967) (2) est son chef-d'œuvre. Les bâtiments immenses et silencieux, cet univers de princes, de cardinaux et d'officiers donnent au sang et au sperme leur vraie dimension. C'est dans ce Tombeau que l'on trouve la plus belle formulation de ce paradoxe du sacré qui sous-tend toute l'œuvre de Guyotat : « J'aime aussi le Christ. Il ne peut vous fuir, étant cloué. »

■ Editions Denoël, collection L’infini, 1984, ISBN : 2207229777 ou Editions Gallimard/Folio, 2003, ISBN : 2070425037


(1) Littérature interdite, Pierre Guyotat, Editions Gallimard, 1972, ISBN : 2070281159

(2) Tombeau pour cinq cent mille soldats, Pierre Guyotat, Editions Gallimard/ L'Imaginaire, 1980, ISBN : 2070207226


La pagination indiquée est celle de l'édition de 1984 chez Denoël


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