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« I'm proud of my gay son » par Sarah Montgommery (1980)

Publié le par Jean-Yves

Sarah Montgommery a quatre-vingt-un ans [en 1980, quand Le Gay Voyage est paru] ; elle porte tous les jours deux triangles roses – un sur son manteau, l'autre au revers de sa robe de cotonnade imprimée. La vieille dame vive et agile me reçoit dans son appartement, dans les grands immeubles modernes qui bordent East River. Au dix-huitième étage, Sarah a reconstitué un appartement à l'anglaise, où les bibelots et les meubles encombrent le salon, un salon de H.L.M. A l'entrée, un petit autel privé – la photo de son fils, suicidé il y a dix ans avec son amant, que barre un autre triangle rose. Sarah, depuis, a fondé les Parents of gay people :

 

« Mon fils était gay dès l'âge de treize ans. Mais il ne me l'avait pas dit. Quand il est parti pour la guerre contre Hitler – il avait dix-huit ans –, il a voulu me téléphoner pour me le dire. Mais son amant, à l'époque, l'a conjuré de n'en rien faire : ils avaient peur de la réaction des autres soldats. Il s'est marié après la guerre, à San Francisco ; il avait toujours voulu avoir des enfants. Vous savez, il n'est pas vrai que les gays ne veulent pas d'enfants : certains le veulent, d'autres pas.

 

Il était musicien, il ne vivait que par et pour la musique. Il avait composé une symphonie à l'âge de seize ans ; et il avait toujours peur de se faire traiter de folle par les autres garçons parce qu'il avait cette sensibilité d'artiste. Tous les jours, il revenait de l'école en sang, les autres le battaient et le traitaient de folle, avant même qu'il sût ce que ça pouvait vouloir dire. Il ne voulait pas se battre, parce qu'il avait peur de s'abîmer les mains. Il était pianiste...

 

Comment aurais-je pu deviner qu'il était gay ? […] Il était mon plus jeune fils. Je suis le vivant exemple des mensonges qu'on raconte sur le rôle des familles par rapport aux homosexuels : j'étais beaucoup plus proche de mon fils aîné que de Charlie, et si quelqu'un avait dû devenir gay par ma faute, c'eût été lui, l'aîné... Et pourtant il est resté non-gay. Je n'utilise jamais le mot straight (hétérosexuel), je dis seulement non-gay.

 

En fait, mon fils aîné me donnait beaucoup plus de soucis que Charlie. Il s'est marié trois fois, par exemple. […] Charlie, marié, a essayé deux fois de se suicider. Je ne comprenais pas pourquoi : ses enfants l'adoraient. Il disait que sa famille serait plus heureuse sans lui... Je ne voyais pas le sens de ses paroles. Il changeait de travail souvent, et là aussi je ne comprenais pas pourquoi.

 

Après sa seconde tentative de suicide, qui a failli réussir, il m'a téléphoné pour me dire qu'il était gay. Il avait trente-cinq ans, alors. Et je lui dis cette phrase que je répète tous les jours : « I wont be a closet mother » (Je ne serai pas une mère honteuse) : puisque lui-même se proclamait gay, je devais être à ses côtés. Je l'ai dit immédiatement à tous mes amis, que mon fils était gay, et que j'en étais fière. A cette époque, il n'y avait aucun mouvement gay... Moi-même, je n'ai jamais eu aucun problème avec les gays. Quand j'étais étudiante, une amie était tombée amoureuse de moi ; nous n'avons pas eu de relations sexuelles, mais j'étais très touchée de son amour, et je le lui ai dit.

 

Charlie, ayant enfin déclaré son homosexualité, a divorcé. Il s'est installé dans le ghetto gay de San Francisco avec son amant. Je suis allée là-bas et j'ai vécu avec eux quelques semaines. Ils m'emmenaient partout, à leurs meetings, dans les bars gays la nuit […] Et j'ai trouvé que c'était merveilleusement libre, et humain.

 

J'ai alors compris bien des choses. Pourquoi il avait eu tous ces problèmes professionnels... Mais la découverte de l'oppression qu'avait subie mon fils est venue, pour moi, dans la dernière partie de ma vie, comme l'ultime révélation d'un nouveau combat à mener contre l'injustice. Après tout, ma vie, c'est soixante-dix ans de combat. A l'âge de seize ans, j'ai commencé à tenir des meetings de suffragettes chez mes parents. A l'époque, j'ai découvert que je n'avais aucun droit, que j'étais un zéro entre mon père et mon futur mari. J'ai été étudiante – peu de femmes l'étaient à l'époque – et j'ai entendu sérieusement discuter dans les universités la question de savoir si les femmes avaient assez d'intelligence pour être admises à voter.

 

[…] Mes propres parents, toutefois, étaient plutôt réactionnaires. Mon père était très riche, il possédait la moitié de la ville où nous habitions. Néanmoins, notre famille avait cette tradition hérétique. […] Mon mari, duquel j'ai divorcé, était un économiste en renom, et je disposais par lui de revenus suffisants pour me consacrer à ce que je croyais le plus juste. […] Je suis devenue l'une des premières militantes antifascistes de ce pays. J'ai même été poursuivie à ce titre par la Commission des activités anti-américaines, avant la guerre.

 

[…] quand le mouvement gay a commencé, je me suis dit qu'il fallait être là, pour mes deux hommes, pour Charlie et son amant John. Et j'ai été à la première « parade » gay, en 1970, non pas en portant une pancarte comme mère, mais simplement, comme tout le monde.

 

[…] C'est à cette époque que mon Charlie a choisi de mourir, en 1971. Le mouvement n'est pas allé assez vite pour le sauver. Un soir, son amant, John, qui était homme d'affaires à un poste important, est rentré en annonçant qu'il était mis à la porte, sans chômage – parce qu'ils avaient découvert qu'il vivait avec Charlie. Charlie est monté me voir, j'étais au lit, et il a éclaté en sanglots. Il se sentait responsable...

 

Pourtant, Charlie était assez heureux. Son ex-femme, qui est une grande amie, acceptait très bien qu'il fût gay, ses enfants, qu'elle lui laissait voir autant qu'il le désirait, le savaient aussi, et l'adoraient... Les choses peuvent être si simples quand on les laisse s'exprimer naturellement. Mais ce licenciement, venant après tous ceux que mon fils avait lui-même subi, soit du fait de mes activités de « communiste », soit parce qu'il était gay, les a poussés au suicide. Ils sont morts tous deux en s'asphyxiant au gaz d'échappement, dans le garage. Il me reste quarante lettres de mon fils, le déluge de quelqu'un qui parle après tant d'années de silence. […]

 

Aujourd'hui, l'histoire tragique de mes deux fils – pour moi ils sont tous deux mes fils – est une histoire du passé. Il faut qu'elle ne puisse jamais redevenir possible. Au début de nos « groupes de parents », les mères venaient pleurnicher en disant : « Mon Dieu, j'ai un fils gay, c'est certainement ma faute... » Et je leur répondais toujours que moi, à qui la pire chose était arrivée, j'étais fière de mon fils gay. Je suis devenue une grand-mère du mouvement. […]

 

[…] Je connais bien les enfants, et je sais comme ils ont tôt envie de sexe. Je sais aussi qu'on ne peut pas fixer de barrières à l'amour, de règles, que ça n'a pas de sens. Et je pense que nous avons désespérément besoin d'adultes qui aiment les enfants. Nous avons terriblement besoin d'enseignants gays, Par exemple, pour que les élèves gays trouvent un relais, un support. Et qu'y a-t-il de mal à ce que l'enfant et le professeur tombent amoureux l'un de l'autre ? Est-ce que ça n'arrive pas tous les jours chez les non-gays ?

 

Les convictions de ma vie, ma lutte contre toutes les formes d'oppression, n'ont jamais changé. J'étais considérée comme une figure de l'extrême gauche, j'ai été accusée de pro-soviétisme. […] même si je n'ai plus de "paradis socialiste", je continue à croire, je continuerai jusqu'à ma mort, que l'orientation sexuelle, si importante soit-elle, n'est pas toute la vie ; qu'il y a des choix politiques auxquels je reste fidèle. Je suis inquiète pour un avenir que je ne verrai pas. »

 

Sarah Montgommery

 

in « Le Gay Voyage » (Guide homosexuel des grandes métropoles), Guy Hocquenghem, Editions Albin-Michel, 1980, ISBN : 2226010408, pp. 73/81

 

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