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Une guerre amoureuse, Alain Ravennes

Publié le par Jean-Yves

« Quand l'on a du mal à vivre, on pense beaucoup ; quand l'on ne parvient pas à être aimé, on pense énormément ; et quand on ne s'aime pas soi-même, on n'arrête pas de penser… » (p. 25)

 

Et quand on a compris tout cela, on écrit. C'est le parti qu'a pris Pierre Fabrice, le brillant et malheureux narrateur de cette guerre amoureuse.

 

Le parcours de ce garçon à l'air de vieux jeune homme ne manque pas d'originalité : il a été le fondateur, à 19 ans, d'un mouvement, l'Alliance pour l'indépendance nationale, cocktail d'anti-impérialisme, de nationalisme et d'européanisme diffus. Quand commence ce roman, en octobre 71, il a 23 ans : il rencontre Jean-Pierre de Kervaël, de deux ans son aîné, auquel il va porter une passion envahissante, douloureuse et, au bout du compte, impossible.

 

Pierre Fabrice ne sent que de la distance avec le milieu homosexuel, la distance de la vie. Il aime un homme et c'est tout, il n'« en est pas ». Si son amour est homosexuel, c'est avant tout « son » amour, et là, il est seul et absolu. Il ne soutient aucune cause et ne demande aucun appui.

 

Faisant alterner subtilité, rouerie et maladresse, Pierre Fabrice ne vit plus que pour séduire ce garçon au comportement ambigu. Leurs rencontres, leurs conversations lui procurent ce savant dosage de plaisir et l'inachèvement qui est le propre de la passion amoureuse tenue en échec. Mais leur proximité, leur attirance mutuelle n'est jamais plus douloureuse que lorsqu'elle se heurte au mur des conventions ancestrales, des tabous ancrés au plus profond des consciences.

 

L'histoire de Pierre Fabrice n'est pas une variation sur le thème-bateau de la conversion à l'homosexualité d'un garçon en proie au doute sur sa propre orientation. Elle est, plus ordinairement mais aussi plus fortement, le récit d'un amour impossible.

 

« On ne peut pas vaincre la défaite d'être soi » (p. 348), dit Pierre Fabrice. L'acceptation de l'être unique, aimé, est ressentie comme l'irremplaçable pardon sans lequel il ne lui est plus permis de vivre, sans lequel il est contraint de se supporter indéfiniment, de traîner une venue au monde qu'il sent profondément erronée. Tout le roman est la quête, la lutte pour obtenir ce pardon, qui on le sait dès le début, ne lui sera pas accordé par Jean-Pierre.

 

Il est impossible à Pierre Fabrice de vivre sans aimer. Il est supportable, quoique atroce, de vivre sans être aimé ; mais sans aimer, c'est impossible.

 

Après cette guerre amoureuse définitivement perdue, il est exclu que Pierre Fabrice choisisse une autre voie que celle de la mort. Pierre Fabrice est un être qui pose d'une façon très claire, désespérée et atrocement lucide l'amour comme conséquence de la haine de soi.

 

Entre la politique et l'amour, entre le monde et l'amour, il y a une antinomie essentielle. Pierre Fabrice veut lier l'une à l'autre, veut vivre la politique de façon amoureuse et ne peut pas faire autrement que de vivre l'amour comme une guerre, c'est probablement pour cela qu'il meurt.

 

Emporté par le goût des formules et certaines platitudes sur l'homosexualité, Alain Ravennes manque de simplicité quand son narrateur aborde la politique. Malgré ces faiblesses, ce récit fiévreux – ancré dans le début des années 70 – avec cet humour et cette dérision qu'ont les amoureux blessés, reste tendre et émouvant.

 

« Tant pis, il me fallait descendre en flammes Montaigu. Je dis combien son comportement était caractéristique du milieu homosexuel. Reptation craintive dans les boyaux suintants de la nuit, trouées hystériques dans l'affaissement des jours, confréries dérisoires et compagnonnages sans loyauté, sont le lot de ceux qui « en sont ». Ce langage suffit à marquer leur retraite épouvantée : il en est, il est comme ça. Tels des insectes, les homosexuels viennent s'embraser aux lumières frelatées qui leur sont concédées. Ils s'épuisent à jouer la comédie qu'on attend d'eux, miment un simulacre qu'on peut écarter d'un revers de main. Ces proscrits justifient à bon compte ceux qui bégaient les rôles prescrits. Les lieux qu'ils hantent, la clandestinité affichée de leurs murmures et de leurs gestes, leur façon de guetter le temps définissent un code élémentaire et insignifiant. En entrant dans un ghetto, on laisse la vie derrière soi. Assemblés et cloîtrés, les uraniens se dessaisissent de la solitude qu'ils ont conquise. La parodie est aux antipodes de la rupture, là se referme le piège. Quelle que soit la distribution des emplois érotiques, leur vie amoureuse se voudrait une procuration de l'autre. Forts des Halles assoiffés de verges, garçons coiffeurs confondus avec leurs clientes, pères de famille épris de jeunesse, sportifs amateurs de vestiaires, hellénistes consciencieux, leur dissidence est une soumission travestie. Comme ils se croient, malgré leur enjouement bravache, atteints de vice, ils rendent hommage à la vertu. » (p. 44)

 

■ Éditions Albin Michel, 1983, ISBN : 2226011455

 

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