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Le cinéma, au carrefour des genres par Gaël Pasquier

Publié le par Jean-Yves

Retour sur quelques films récents qui interrogent les notions de genres, d'orientation et d'identité sexuelles.


La scène paraissait anodine : au creux d'Elephant, dans l'essoufflement de la tentative de Gus Van Sant de retarder l'arrivée de l'horreur, deux garçons (les futurs assassins) s'embrassent. Sont-ils homos, hétéros ? Nous n'en saurons rien. Les deux adolescents parlent des filles et de leur innocence sexuelle. Rien de plus. Le cinéaste laisse les désirs en suspens, tout comme les corps de ses héros.


L'air de rien, certaines idées « queer » investissent le cinéma. Quelques films récents semblent ainsi se libérer progressivement d'une manière traditionnelle de représenter l'homosexualité. On s'éloigne du jeune François, joué par Gaël Morel, qui, dans les Roseaux sauvages, d'André Téchiné, s'insultait devant une glace, se qualifiant de pédé, comme pour mieux faire entrer en lui cette identité qu'il découvrait dans ses désirs. L'attirance pour l'un ou l'autre sexe devient un moment sexuel qui ne marque plus les personnages au fer rouge. Une identité fluctuante, non définie, se fait jour, dont l'adolescence est le lieu d'expression privilégié.


Ainsi le plus jeune frère du clan du même Gaël Morel se refuse lui aussi à toute catégorisation. Alors que son ancien amant part découvrir Paris et sa vie gage, il restera à Annecy. Homosexuel ? Il semblerait qu'il le soit. Mais ce désir ne programmera pas sa vie, n'entrera pas en conflit avec ses attaches familiales, ne sera pas formulé autrement que par des gestes, laissant une place à d'autres possibles.


Anatomie de l'enfer, de Catherine Breillat, pourrait, si l'on suit la trajectoire de Rocco Siffredi, constituer le récit de cet affranchissement des personnages d'homosexuels au cinéma d'une identité définitive et emprisonnante. Un homme défini comme gay aux prémices de la fiction va devoir affronter la nudité d'une femme. Une confrontation dans laquelle paraît peu à peu s'impliquer une part de son désir. L'affirmation préalable d'une identité ne constitue donc plus une profession de foi.


S'instaure un brouillage qui rend caduque tout exercice limitatif de définition d'un personnage. Dès lors, les transsexuels concentrent au cinéma des enjeux scénaristiques au sein desquels se manifestent les idées queer. De ce point de vue, Wild Side, de Sébastien Lifshitz, est exemplaire. Entre l'homme et la femme, son héroïne Stéphanie ne choisit pas : des seins et un pénis sont ses apanages. Et ses raisons, contrairement à celles de la transsexuelle prostituée de Tout sur ma mère, d'Almodovar, ne sont ni professionnelles ni mercantiles.


Le film dans son ensemble ignore les alternatives. Loin de tout cynisme, ses personnages pourront aimer Jules et Jim, pénétrer et être pénétré, être homosexuel et hétérosexuel.


Premier film de Stéphane Robelin jouant avec la mouvance de la télé-réalité et du journal filmé, Real Movie échoue, quant à lui, dans sa tentative de nouer son projet cinématographique à sa représentation d'une transsexuelle. Le film se présente comme une manipulation de ses personnages et de ses spectateurs et pose pour les uns comme pour les autres la question de savoir jusqu'où opérera la confusion entre ce qui est montré et la réalité.


Le héros organise une romance entre une transsexuelle et son ami d'enfance, qui lui sert de cobaye à son insu. Malheureusement, tout comme il répond à son questionnement initial sur le mode binaire mystification-démystification, le film occulte les ambiguïtés de son héroïne. Elle sera un homme travesti (portant poitrine) ou une « vraie femme ». Nulle autre hésitation ! Pourtant, y a-t-il quelque chose après l'opération qui distingue le corps d'une transsexuelle de celui d'une autre femme? Entre l'homme et la femme, nulles possibilités ?


À l'inverse, au cours de Tiresia, Bertrand Bonello s'essaie à capter toute la richesse d'un tel corps. Séquestrée, son héroïne en l'absence d'hormones se transforme sous le regard fasciné de son ravisseur: expression queer par excellence d'une identité multiple et changeante, hors de toute restriction ? La réponse est complexe. Mais à l'issue du film, elle refusera de se faire définir par quiconque, à l'exception d'elle-même.


Sans épouser pleinement les préoccupations d'un cinéma militant (On a retrouvé la bite de Lacan, du Groupe activiste transgenre) ou d'auteurs habituellement qualifiés de queer (de Bruce Labruce à Monika Treut), ces films témoignent de la perméabilité d'un certain cinéma au questionnement du genre et de l'identité sexuelle.


Gaël Pasquier


Article publié dans Les Lettres Françaises, supplément au journal L’Humanité du 31 août 2004



Dossier complet « Queer Théories : genres, classes, sexualités » (format PDF)


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