On parle autour de nous du triomphe de
la téléréalité, des tintamarres branchés. Bien. Mais c'est d'un concept bien plus général qu'il faudrait débattre sans tricher avec les mots.
Quiconque, jour après jour, demeure attentif à l'énorme et assourdissante rumeur audiovisuelle se trouve bel et bien confronté à cette réalité cardinale de la bêtise. Voilà le vrai mot. Comment, diable, parler de cela ? S'agit-il d'une affaire grave ? Est-il «élitiste» de s'en agacer ? Ces couinements colonisant les ondes du discours majoritaire, tout cela vaut-il de monter sur ses grands chevaux, au risque de jouer les rabat-joie ?
Pour moi, la réponse est oui. La bêtise est finalement une chose assez sérieuse. On pense à cette belle remarque du regretté Gilles Deleuze :
« …la honte d'être homme, nous ne l'éprouvons pas seulement dans des conditions extrêmes décrites par Primo Levi *, mais dans des conditions insignifiantes, devant la bassesse et la vulgarité qui hantent les démocraties, devant la propagation de ces modes d'existence et de pensée… pour le marché... » (extrait de Gilles Deleuze, Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ? Editions de Minuit, 1991, Collection : Critique, ISBN : 2707313866)
Ainsi, la «non-pensée», qui hante l'air du temps, l'inclination globale pour le potin idiot, qui constituent - sauf exception - le bruit de fond de nos journées, ne sont pas simplement anecdotiques. Ils procèdent d'une imposture originelle : les animateurs ne sont pas, dans la vie courante, aussi sots qu'ils le laissent entendre. Disons qu'il y a, dans leur application au crétinisme hertzien, une part de singerie calculée. Micro éteint, caméras arrêtées, lesdits se révèlent plus avisés. Sociologiquement, d'ailleurs, ils sont loin d'appartenir à cette tribu d'exclus paumés ou de quidams souffrants qui peuplent leurs plateaux. Bien payés, ils ont tiré depuis longtemps leur épingle du jeu. Douce violence ! Spectateur, laisse-toi conduire, d'une dérision à l'autre, vers ta propre reddition à l'ordre des choses. Tel est le vrai message. Cette bêtise vénérée, justifiée, grassement payée n'est donc pas si rigolote qu'on le dit. Poussée jusqu'au bout de sa logique, elle prépare le terrain aux futures et cyniques trahisons. Comme disait Bernanos dans sa Lettre aux Anglais, elle encourage les «lâches dans leur ruée vers la servitude».
* Primo Levi (1919-1987) : Résistant, fait prisonnier le 13 décembre 1943 à l'âge de 24 ans. C'est un juif italien parmi d'autres. Arrive fin janvier 1944 à Fossoli près de Modène dans un camp d'internement. Déporté le 21 février 1944, il arrive à Auschwitz. Son témoignage est essentiel. Il décrit précisément le fonctionnement du camp, les difficultés de la vie quotidienne, les astuces pour survivre. C'est aussi une réflexion philosophique. Primo Levi s'est suicidé en avril 1987. ( à lire notamment : La trêve, Primo, Lévi, Le Livre De Poche [réédition 2003], Collection : Le livre de poche, ISBN : 2253154385)
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