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Vocabulaire de l'homosexualité masculine, Claude Courouve

Publié le par Jean-Yves

Les mots pour le dire : Claude Courouve aide le lecteur à se repérer dans le vocabulaire de l'homosexualité.

 

Ce recensement était, en 1985, le premier inventaire lexicographique des discours tenus en langue française sur l'homosexualité masculine. Un inventaire aussi de l'évolution de ces discours et de leurs éventuelles filiations.

 

Ce « Vocabulaire de l'homosexualité masculine » va du Moyen Age à nos jours, les XVIe, XVIIe et surtout XVIIIe et XIXe siècles dominant le propos.

 

On trouvera le sens et l'origine de termes connus et toujours en vigueur. Quelques-uns de la langue dite vulgaire comme « bougre » (XIIe), « en être » (XVIIe), « folle », « honteuse », « tante » ou « tapette » (XIXe).

 

Quelques autres d'origine savante et tirés du latin comme « contre nature » (XIIIe s.), du grec comme « pédéraste » (XVIe) (avec ses dérivés : « pédé », XIXe, et « pédale », XXe), « antiphysique » (au XVIIIe = contre nature), ou de l'allemand comme « homosexualité » (XIXe). On repérera le couple d'identités opposées homosexuel/hétérosexuel et son émergence avec la symétrie « aimer les femmes/les garçons » (XVIe) et « coniste/culiste » (XVIIe).

 

Il manque des mots plus utilisés : « homophobie » (que l'auteur a pourtant introduit en France), « équivoque », « fille » ; ou, au contraire, « congénère », « fiotte ». Il est vrai qu'il s'agit là d'un vocabulaire et non d'un dictionnaire porté naturellement à l'exhaustivité.

 

On apprend comment on fit du jeune Louis XV un roi hétérosexuel en lui mentant et en l'impressionnant :

 

« Sous la Régence, l'avocat parisien Mathieu Marais a raconté les conséquences d'une scène de débauche à la Cour en juillet 1722 : ˮLe marquis de Rambure, patient de toutes manières, a été mis à la Bastille ; il est fils de la marquise de Fonteville, grande janséniste, et qui ne sait quel péché mortel son fils a commis. Quand le Roi a demandé pourquoi tous ces exils contre ces jeunes seigneurs, on lui a dit qu'ils avaient arraché des palissades dans des jardins, et à présent on ne donne d'autre nom à ces jeunes seigneurs qu'arracheurs de palissades.ˮ » (pp. 39/40)

 

Ce qui n'empêchera pas la naissance d'une idylle entre Louis XV et un jeune duc en juin 1724 (p. 119).

 

On découvre depuis quand et par qui l'amitié du Christ et de saint Jean a été interprétée de façon homosexuelle :

 

« Ce sens homosexuel inattendu [du terme Jésus] qui s'est perdu au XXe, a peut-être pour origine l'idée d'enfant aimable et joli depuis longtemps attachée à ce nom. À moins que les allusions de Diderot et Sade à un amour sensuel entre Jésus et l'apôtre Jean n'aient bénéficié d'une certaine popularité. […] Pendant la Révolution, a paru le pamphlet anonyme Les Enfants de Sodome à l'Assemblée Nationale... dans lequel il était mis : ˮDéfunt Jésus, mort comme notre frère Paschal, au lit d'honneur, disait à saint Jean : — Viens, mon fils ; viens mon bien-aimé, te reposer sur mon sein. Pourrait-on douter de la véritable essence de ces tendres expressions ?ˮ » (pp. 148/149)

 

« L'Essai sur la peinture de Diderot mérite d'être cité pour son audace : ˮSi la Madeleine avait eu quelque aventure galante avec le Christ ; si, aux noces de Cana, le Christ entre deux vins, un peu non-conformiste, eût parcouru la gorge d'une des filles de noce et les fesses de saint Jean, incertain s'il resterait fidèle ou non à l'apôtre au menton ombragé d'un duvet léger : vous verriez ce qu'il en serait de nos peintres, de nos poètes et de nos statuaires.ˮ » (p. 165)

 

Se détachant sur tout le long de cet ouvrage, on note l'importance de la religion (monothéiste, ici le christianisme, catholique et protestant, cf. « contre nature », « péché », « sodomie »...), la mutation de l'hérésie religieuse en hérésie sociale (cf. « bougre », « hérétique en amour », « non-conformiste »), la continuation de l'idéologie religieuse et d'une mentalité bourgeoise par d'autres moyens (un prétendu athéisme qui dénonce le « vice clérical », notamment à travers les jésuites ; le prétendu communisme athée qui parle de « vice bourgeois »...).

 

Un autre aspect intéressant mis en relief est que les mots créés tout au long de l'histoire pour signifier un amour qui s'est d'autant plus dit qu'il ne fallait pas le nommer (selon certains doctes canonistes et parmi eux quelques saints), forment une longue liste non dénuée de sens. Foucault l'avait dit, « l'homosexualité relève de « l'ordre du discours » (p. 16), de l'ordre des discours. Ce qui convient parfaitement à l'approche méthodologique de Claude Courouve : « passer par les mots qui ont servi à en parler » pour aborder la complexité extrême de la question homosexuelle « sans introduire de biais initial » (p. 20).

 

Le sujet, à travers la problématique de la parole envisagée, fait ainsi intervenir, dans un cadre multidisciplinaire, histoire de la littérature, droits canon et pénal, psychanalyse et psychologie, éthologie, sociobiologie, anthropologie, histoire des mœurs, des sciences et des idées.

 

Loin donc de constituer un simple particularisme, cet essai permet de constater que l'homosexualité représente une universalité, universalité du temps, de sociétés, de conditions et de mœurs, une manière d'être au monde. Et l'auteur de souligner avec raison dans sa préface, qu'« il est aujourd'hui impossible d'envisager une science de l'homme sans se heurter tôt ou tard à la question homosexuelle » (p. 15).

 

Un index, une bibliographie et, en appendices, des textes des XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles ainsi qu'un index du vocabulaire de Proust dans la Recherche ajoutent à l'intérêt d'un livre facile d'accès malgré son érudition et qui met bien en lumière les rapports entre corps et langage. (d'après un article d'Alain Leroi, Gai Pied Hebdo, n°158, 23 février 1985)

 

■ Éditions Payot, Collection : Langages et sociétés, 1985, ISBN : 2228136506

 


Lire la quatrième de couverture et le sommaire


Lire aussi la chronique de Lionel Labosse sur son site altersexualite.com

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