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L’arc-en-ciel : journal 1981-1984, Julien Green

Publié le par Jean-Yves

Réfugié dans l'appartement de la rue Vaneau, entre ses livres et ses disques, le fidèle Éric et les amis qui passent, ce vieillard passionné s'émeut, encore et toujours, pour la vie.

 

Incorrigible rêveur, incorrigible enfant, Julien Green était un être déraciné de la mère protestante au jeune homme fervent catholique, de la famille américaine chérissant son pays, la Virginie, à l'enfant parisien.

 

Cette situation, particulière mais en somme banale, l'écrivain la contournait et s'en jouait : sa spécificité était ailleurs. Les nombreux romans, l'œuvre autobiographique surtout, ont cherché à comprendre le tendre jeune homme qu'il fut. Avec cet émerveillement mêlé d'appréhension quand, tout jeune homme débarqué au sud des États-Unis, ce Sud inconnu, berceau de sa famille, il découvrait enfin la splendeur de son pays.

 

Le frêle parisien qui n'en était pas un, sorti malingre de la Grande Guerre, allait se nourrir pour jamais d'un suc magique et inoubliable : le trouble de la beauté, la soif éperdue d'aimer. Si, malgré une vie somme toute tumultueuse, Julien Green a su trouver dans sa ferveur religieuse le seul amour capable de répondre au sien, il n'en reste pas moins que l'amoureux est toujours là, au sein même des pages de ce Journal.

 

Il n'y a qu'un amour, et la langue claire et sobre de l'écrivain se gorge d'une tendresse immense. Tendresse empreinte de pitié pour l'opprimé, pour celui qui souffre en prison, pour celui qui défend en y laissant la vie, sa liberté, son idéal.

 

Julien Green note tout ce qui, en ces trois ans d'histoire du monde, le scandalise et le révulse. L'Iran, les Malouines, la Pologne... Il note souvent sans commentaire et la limpidité du compte rendu fait frémir. Détaché, apolitique, il prend éternellement parti pour l'homme, imitant de Montaigne la sagesse.

 

Parfois, la plume s'enfle un peu : « En Irlande, catholiques et protestants rivalisent de cruauté. Le récit des supplices qu'ils inventent est à rendre malade. Les parents invités à reconnaître leur fils s'évanouissent ou vomissent. La peau du visage retournée de manière à en faire un bonnet sur le crâne, exemple entre dix. C'est la méthode protestante. Les catholiques utilisent sur le corps de leurs prisonniers la perceuse tournant au ralenti. Le diable est de tous les côtés, c'est la seule explication possible. »

 

L'homme à l'écoute du monde passe souvent la porte de l'appartement, et encore une fois opère des retours aux sources, avec pour prédilection l'Allemagne : « C'est un peu le délicieux Berlin de ma jeunesse avec les coups bas de la tentation, mais non plus pour moi heureusement. La beauté partout. Je la vois et ne peux qu'admirer, c'est tout, l'âme est ailleurs »... et bien sûr la lumière d'or, à nulle autre pareille, de l'Italie.

 

À Bologne, il se prend à rêver, à faire des projets : « Et si je déménageais, si je m'installais ici ? » Il arpente les rues, les palais, les musées, et comme un personnage de Forster se détourne douloureusement des Bacchus trop beaux, trop nus ; tourments émoussés mais toujours présents. Une fois de retour chez lui, le travailleur, le méditatif reprend le dessus. La foi conditionne le travail, les visites. On le voit peiner avec fièvre et bonheur sur le Saint François qu'il prépare. On reste éberlué devant ce dévoreur de livres, l'esprit toujours en éveil, sachant enregistrer autant que trier, faire des volumes épars sur la table de travail son miel comme une abeille dans sa ruche. Et si l'écriture le fascine, la musique, qu'il se refuse à analyser, l'enthousiasme.

 

Journal d'écrivain, ce Journal de Green l'est au plus haut point, et par bien des aspects : analyse précise d'un être profondément individualiste, passionné par lui-même, par son âme plus encore que par ses états d'âme, moins langue de vipère que Gide, irritant parfois dans ses pudibonderies, exaltant dans sa rigueur et ses élans, curieux et concerné.

 

Contre la guerre, quelle qu'elle soit, contre la peine de mort, contre toute forme d'intolérance, ne lui échappent ni les « années Mitterrand », ni le problème de la drogue, ni ce « mal horrible » jamais nommé, toujours périphrastique : le sida. Et comme protégé du mal derrière les remparts des livres et des souvenirs, il donne au lecteur une leçon de bonheur, de calme et, d'une certaine façon, de joie de vivre.

 

■ Éditions du Seuil, 1988, ISBN : 2020100819

 


Du même auteur : L'autre sommeil - Histoires de vertige - Moïra - Epaves - Frère François - L'expatrié (journal : 1984-1990) - Villes - Journal de voyage 1920-1984

 

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