Lundi 29 mai 2006

« La femme est l'avenir de l'homme » :

voilà une phrase qui, quand je l'entends, provoque en moi une colère très proche de celle que m'inspirent les expressions les plus misogynes.


J'ignore si c'est que mon cerveau est mal fait, que j'ai des problèmes cognitifs, ou si c'est que je ne suis justement qu'une pauvre femme, mais cette phrase qui m'érige en « reine » générique d'un monde prochain produit en moi un sentiment extrême d'humiliation.


Il faut dire que c'est une phrase d'hommes, et d'hommes dans le genre qu'on appelle « mûrs » de surcroît : on l'imagine prononcée avec un sourire un peu paternel, et un peu séducteur aussi, qui vous fait comprendre qu'ils sont de ces hommes qui aiment les femmes, assez sûrs de leur pouvoir pour prétendre le déléguer à qui leur convient, pleins de condescendance et de fatuité.


Des hommes qui regardent les femmes comme des bêtes complètement différentes d'eux, tellement différentes qu'ils s'imaginent qu'ils ont trouvé enfin de quoi faire un Homme Nouveau sans faire de mal à personne.


Et en les entendant, je me souviens qu'il m'arrive, à moi qui aime tellement les animaux, qui aime cette forme si peu personnelle qu'ils ont d'être au monde, qui aime tant la manière dont ils sont capables d'aimer, qu'il m'arrive donc, lorsque la mélancolie me surprend, de penser que peut-être le salut devrait passer par une sorte de devenir animal.


Que ce serait bien que mes bêtes chéries fassent la loi, qu'il serait heureux que leur simplicité, leur façon si propre à elles d'exister, deviennent l'idéal de l'humanité ! Vous penserez que je suis hypocrite, que je n'aime guère les animaux car pourquoi sinon me mettrais-je en colère d'être comparée à eux ? Mais non, je vous jure que j'adore les animaux, plus que je ne suis capable d'aimer beaucoup d'êtres humains. Je les adore et je suis prête à faire bien des efforts pour eux, à commencer, par exemple, par devenir végétarienne, moi qui aime tellement manger toutes sortes de viandes.


Et pourtant, lorsque j'imagine qu'il y a des hommes qui parlent de ma subjectivité, de la différence radicale qui me sépare d'eux, au point de penser que l'avenir est à des créatures aussi étranges que moi, j'ai envie de leur dire : êtes-vous sûrs de vouloir tant de bien aux femmes ? Êtes-vous certains de penser que vous leur confieriez la gestion des choses importantes et délicates ? Ne craignez-vous pas de mettre l'humanité entre leurs mains?


Il m'arrive parfois de me demander : est-ce un hasard si les hommes qui s'expriment ainsi sont un peu âgés ? Ne serait-ce pas que cela les rassure, au fond, de penser qu'après tout, ils ne seront pas là lorsque le désastre arrivera ?


Mais il est possible que je ne comprenne rien, en effet. Que je ne puisse pas comprendre exactement tout le bien que ces gens me veulent. Il se peut que l'idée que j'ai toujours eu qu'être homme ou femme, cela n'était pas trop important, que les femmes devaient chercher à être aussi autonomes, aussi affirmatives, aussi exigeantes, aussi dévouées aux choses publiques, que les hommes, n'était qu'une idée de pauvre bonne femme. Et c'est bien possible que j'aie la tête pourrie à force de propagande machiste.

Il faut donc que je prenne cette idée au sérieux et que je pense : « Il n'y a que ces hommes-là. qui cherchent ton bien. » Je me le dis et je me le répète, mais hélas ! cela ne marche pas. Et je n'ai qu'une envie, une seule et puissante envie - répondre : « Mais non, monsieur, l'homme n'a pas d'avenir. »

Le Magazine Littéraire n°454, Marcela Iacub, juin 2006, page 24/25


La photographie de Marcela Iacub, en logo dans les articles, est de Crocus [copyright “crocus / www.crocusss.net"]


par Jean-Yves publié dans : ÊTRE DÉRANGÉ avec Marcela IACUB
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