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Après toi, Christian Giudicelli

Publié le par Jean-Yves

Le 6 août 1997, deux semaines après la mort de Claude Verdier, son ami, Christian Giudicelli commence un journal de deuil. Plus de trente ans auparavant, Claude et Christian avaient quitté leur ville de province et s’étaient installés à Paris. Christian est un adolescent. Claude veillera sur lui. Ils partageront les épreuves et les espoirs, jamais ils ne se sépareront.



Claude Verdier est un remarquable dessinateur-peintre, Christian Giudicelli est écrivain dramaturge, animateur sur France-Culture. Comment survivre, s’interroge le narrateur, quand on perd celui qui donnait sens à chaque heure de la vie ? Peut-on par la seule écriture sauver un lien aussi définitif ?


Explicitation de l’origine de ce journal dans le chapitre : « Aujourd’hui » (page 207) 26 décembre 2003


Aussi brusquement qu’il avait été commencé, ce journal s’interrompit le 12 mai 1998. Un certain temps, par acquit de conscience, j’ai conservé dans la poche intérieure de mon blouson […] où je prenais mes notes. Début juin, devinant que je n’y ajouterais plus rien, je l’ai rangé presque rempli (138 pages sur 152) […] C’est seulement lorsque, durant quelques semaines, je quitte Paris et ma vie habituelle que je ressens la nécessité, comme un pianiste fait des gammes, de mettre en mots les impressions reçues de paysages et de personnes dont je ne veux pas perdre le souvenir. L’exercice, qui se déroule selon les circonstances dans un hall de gare, une chambre d’hôtel, sur un banc en plein air, ne vise pas à la littérature, bien qu'une arrière-pensée n'en soit pas absente : plus tard, rentré chez moi, à tête reposée (comme on dit bêtement), je feuilletterai un de mes carnets dans l'espoir d'y trouver assez d’éléments pour reconstruire un texte moins elliptique et confus sans en altérer la spontanéité. Ce fonds de livres en puissance, tout écrivain est content de le posséder quand, essoufflé mais peu enclin à se taire, il n’a plus l'énergie d’aborder de nouveaux thèmes. Pendant ces trois quarts d’année où s’accumulaient quotidiennement mes gribouillages […] pas un instant je n’ai songé à une éventuelle publication. […] Je suis persuadé avec le recul que, incapable d’accepter la violence d'un tel malheur, j’en consignais les répercussions, guidé par l’envie secrète de l’atténuer. Tentant de suivre à la trace mon difficile parcours, je me traitais comme un je qui n’était plus tout à fait moi, un Christian que je projetais dans la fiction d'un cauchemar plutôt que je ne l’appréhendais dans le cauchemar lui-même.


Une fois terminée ma rédaction du soir - oui, assez analogue à un devoir de français imposé à un enfant par un maître inconnu -, je me gardais de la relire et, le lendemain, je ne la lisais pas davantage, je poursuivais mon travail de fourmi déboussolée. Ainsi, sans réfléchir, jusqu'à la fin.


Au bout de cinq ans, alors que j'avais à diverses reprises utilisé mes carnets de voyage, j’éprouvai le désir de repêcher […] le carnet […] Je me souviens avoir hésité à le rouvrir : ce qui touche à Claude reste une matière inflammable et je risque d’être réduit en cendres dès qu’il est question de lui. Je savais que je lui avais adressé une sorte de longue lettre qu’il n’aurait jamais sous les yeux, dont j’espérais, en dépit de la raison, que quelque chose lui serait révélé. Si une idée du contenu de la lettre subsistait dans le flou d’une mémoire que je veillais par prudence à ne pas trop solliciter, ce qui lui donnait son, vrai sens, le ton, je ne pouvais plus l’entendre. Le ton me surprit. Une mauvaise surprise. Je fus déçu de son calme apparent. La distance établie avec la réalité était plus grande que je ne l’avais envisagée. Appliquée à la tragédie de ma vie, cette narration m’exaspéra à tel point que je me jurai, sinon de la détruire, du moins de la laisser reposer, comme dans un cimetière, dans le carnet au fond du sac en plastique. Particulièrement furieux de mon impuissance à restituer à Claude son allure, sa parole, son poids de chair, je décidai de me mettre à un livre qui raconterait notre histoire, un roman autobiographique - ils le sont tous - qui justifierait ce passage de trente-huit ans dans un monde où, à notre manière, nous avions su tracer notre chemin. Des brouillons se succédèrent, plus maladroits les uns que les autres, pires que maladroits, d’une banalité les condamnant à l'insignifiance. Je fus vite convaincu que notre aventure extraordinaire, d'une harmonie sans faille, n'était pas à la portée de ma plume. Il me semblait avoir déjà exprimé cette pénible certitude dans mes notes... et me voilà en train, pour le vérifier, de refeuilleter le carnet voué aux gémonies. J’y manifeste en effet, à propos d’une séquence de télévision où étourdiment j’avais déclaré que je te consacrerais mon prochain ouvrage, la même certitude que « les mots se déroberaient devant notre vrai lexique » et qu’il « faudrait du génie pour aborder un tel continent intime ». Donc, me taire ?


Je ne voulais pas m’y résoudre. À quoi sert-il d’être un auteur si l’on renonce à affronter l'essentiel ? Je relus avec attention le carnet. À mesure que j’en tournais les pages, j’eus encore une certitude : aussi imparfaites que soient ces notes, elles disent une part de la vérité, la part de l'épave qui flotte après le naufrage. L’épave - moi, en l'occurrence – s’y ressaisit avec ses moyens dérisoires: ce ton qui essaie d’ordonner le désordre. Après un deuil cruel, la plupart avalent des tranquillisants et vont chez le psychanalyste, un écrivain écrit. Il pleure et il écrit qu’il pleure pour moins pleurer. Se dédoublant, comme je l’ai indiqué plus haut, il devient cette chose informe, souvent misérable, un objet littéraire. À l’évidence, je l’ai été. D’où, au second examen de mon récit, une indulgence relative et la certitude, la dernière cette fois, qu'il me serait impossible de faire mieux. «C'était cela notre amour», ainsi débute l’un des plus beaux poèmes de Georges Séféris. En quatre vers débarrassés de l’anecdote, il nous offre de toucher l’indicible :


« C’était cela notre amour, il progressait lentement À tâtons parmi les choses qui nous entourent, Afin d'expliquer pourquoi nous refusions la mort, Si passionnément. »


Avec les milliers de lignes de ma prose empêtrée d'anecdotes, je suis loin d’atteindre à l’incandescence de ces quatre vers. C’était cela notre amour ? C’était beaucoup plus que cela.


C’était à peine cela. À peine, une dose infinitésimale d'amour. Mais c’était cela ou rien. Au silence, je préfère le balbutiement, le son d'une voix qui se cherche, qui nous cherche. Donc, publier. Ouvrir notre porte à une poignée d'inconnus... Peut-être devineront-ils ce que je ne crois pas avoir suggéré dans mes phrases. Je souhaite un de ces lecteurs de génie dont l’imagination comble les trous du texte auquel il permet d'accéder à une vérité que ce texte n'était parvenu qu’à côtoyer. Car le ton, s’il ne m’exaspérait plus autant, si je n’en contestais plus le naturel - je ne suis pas quelqu'un habitué à pousser des cris lorsqu’il souffre -, ne sonnait pas toujours juste à mes oreilles. Ou alors il sonnait juste un peu faux. Assez ergoté. En août, le jour de l’anniversaire de Claude, j’ai allumé l'ordinateur pour rédiger la version définitive de cet Après toi : Le mécanisme était enclenché, il ne se gripperait plus. Supprimant ça et là des répétitions, fournissant de rapides renseignements sur mes familiers de façon à ce qu’ils ne restent pas que des noms et acquièrent un minimum d’existence, j’ai respecté dans ma copie la relation initiale. J’ai retraversé ces dix mois d'un pas de somnambule qui marcherait en pleine lumière. Aujourd'hui, j’ai terminé avec l'impression de n’être pas plus avancé, soulagé malgré tout […]


Une magnifique leçon de vie dans cette égalité fondamentale du sexe et de la passion..


Jour après jour, d'août 1997 à mai 1998, avec la plus déchirante simplicité - sans révolte, ni revendication, ni tentative de réhabilitation Christian Giudicelli dit sa souffrance glissée dans chaque interstice d'un quotidien obligatoire : le travail, les amis… mais aussi les plaisirs du corps. L’honnêteté et la franchise dominent le journal. Quels que soient les rencontres et les sursauts des jouissances, l’amour pour l’amour perdu reste total. Ce récit lucide, où les larmes ne coulent que la nuit quand s’éteignent les acrobaties du jour, module à l'infini cette seule phrase : plus personne ne m'attend.


Christian Giudicelli continue à écrire et à faire connaître l’œuvre de Claude Verdier : expositions, mise à jour des documents, classement des archives. Il reprend ses visites à l'hôtel Drouot, leur lieu de prédilection où ils dénichaient les illustrations et les projets de décors de théâtre dont ils avaient entrepris la collection. Il revisite leur jeunesse, se remémore leur vie préservée, loin d'un activisme bruyant, une oasis dans le désert de la mondanité parisienne.


Au-delà du mouvement lent de la mémoire, et d’un dosage discret de l’émotion, « Après toi » est un éloge de la fidélité amoureuse. L’affection qui unit deux hommes serait-elle le dernier bastion de l’amour absolu ?


« Après toi » s'adresse à tous ceux qui ont perdu la personne qu'ils aimaient, c'est-à-dire tout le monde. La vie se résumera donc à regarder mourir et à mourir. Cette vérité de glace brille dans « Après toi », bonne chanson d'un amour perdu qu'on ne retrouvera plus.


L'homosexualité abordée sans détour


Des souvenirs de l'auteur avec son ami, Claude Verdier, peintre et des rencontres furtives sont racontés ici et là dans ce journal.


Exemple pour les rencontres furtives page 27 : …Minuit. La Twingo récupérée, je file en direction de la porte Dauphine. Les jeunes ici se foutent des bondieuseries communautaires, ils vivent comme moi au jour le jour ou plutôt au soir le soir. Après pas mal d'hésitations, j’embarque un Mehdi d'une vingtaine d'années. Bavard sympathique, il me dit, durant le trajet vers ma rue Dutot, qu’il a perdu sa fiancée dans un accident de voiture. Mis en confiance, je lui révèle que « l’être que j’aimais le plus m’a quitté ». « Il t’a largué ? » demande-t-il. « Non, mort de maladie. » Il écoute poliment de rapides allusions à ce que fut notre si longue aventure puis, lorsque j’ai terminé : « Elle n’était pas contagieuse, sa maladie ? » Je le rassure... enfin pas vraiment puisque, sur mon lit - on ne se glisse pas dans les draps -, il ne consent qu’à une anodine séance de gymnastique. Je le ramène où je l’ai trouvé. On ne dit plus grand-chose. Avant de regagner les ombres du bois de Boulogne, il me donne son numéro de portable : « À la prochaine... » Tu es parti depuis un mois et j’ai déjà besoin de l’éphémère contact d’un corps inconnu alors que, depuis des années, je n’allais plus dans les endroits de drague. Je me contentais de ce qui se présentait. Je n’étais pas à ce point assoiffé… (page 27)


■ Éditions du Seuil, 2004, ISBN : 2020632829



Du même auteur : Double express - Le point de fuite - Station balnéaire


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