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Leçons de ténèbres, un film de Vincent Dieutre (2000)

Publié le par Jean-Yves

Avant « Mon voyage d’hiver » son dernier long métrage, Vincent Dieutre nous avait déjà fait partager - en trois leçons - le voyage d'un homme amoureux. Filmé en plusieurs supports (DV, Super 8 et 35 mm) et dans trois villes (Utrecht, Naples et Rome), les «Leçons de ténèbres» livrent par notes successives, avec une grande puissance visuelle mais sans voyeurisme, une réflexion sur la beauté, l’amour et ses manques, le voyage et le déracinement.


Le film de Vincent Dieutre confronte l’érotique picturale des tableaux du Caravage avec la représentation actuelle de l'érotique gay. Deux histoires d'amour guident ce drame baroque où l’émotion surgit aussi bien du clair-obscur des corps amoureux que des superbes plans de paysages urbains et des tableaux.


Trois villes, la nuit : Utrecht, Naples et Rome. Et un homme seul, homosexuel, qui les sillonne en quête désespérée de sensations et d'énergie. Autoportrait, journal intime filmé ? Un peu des deux sans doute, puisque le cinéaste en personne incarne cet homme sans nom, rôdeur mal rasé à la dérive, qui confesse en voix off, douce psalmodie, ses dragues furtives, sa relation avec un compagnon stable, sa désaffection pour le monde.


MON COMMENTAIRE : Un voyage musical et pictural, nocturnes et urbains


« Leçons de Ténèbres » est un film rare, difficile, exigeant. À la limite de la vidéo d’art contemporain et du cinéma expérimental, le second long-métrage de Vincent Dieutre sollicite du spectateur un regard décalé et nouveau…nouveau quant au fond (donner une autre image de l'homosexualité) et nouveau quant à la forme (plans sombres, « bougés » et subjectifs, utilisation du super-huit et de la DV).


« Leçons de Ténèbres » (titre tiré de certaines compositions musicales du 17ème Siècle) suit les déambulations nocturnes d'un quadragénaire (Vincent Dieutre dans son propre rôle) à travers trois villes : Utrecht, Naples et Rome. En ces trois cités, Vincent Dieutre nous fait part de sa passion pour la peinture du Caravage et de ses rencontres amoureuses. Sans scénario, sans acteur ni véritable mise en scène, le film est une sorte de journal intime accompagné d'une voix off qui crée une distance avec les évènements vécus. Les ténèbres, ici, s'avèrent le chemin indispensable vers la lumière et la vie. Vincent Dieutre tend à montrer qu’à la source de celle-ci se trouvent la mort et l’obscur (maladie, drogue, rupture, etc..).


Malgré une grande part d'improvisation et de hasard, le film est extrêmement structuré : divisé en trois blocs ou leçons qui correspondent aux trois villes, il utilise encore trois formats (Super-huit, DV, 35 mm) et fonctionne (grâce à la voix off utilisant le « tu ») selon une triangulation cinéaste-film-spectateur ayant pour but de faire circuler, entre ces entités, affects, formes et sensations.


La bande-son, toujours en décalage avec l’action, intervient à la manière d'un contre-point ou d'un élément parasitant toute tendance vers la fiction ou la narration. Plus généralement le film est rythmé par des coupures (plans « cut ») et des ruptures abruptes : Dieutre intercale notamment de nombreux plans sur les tableaux du Caravage et de ses disciples, ou encore des plans fixes sur un mur lépreux, une ruelle aveugle. Il offre au spectateur une véritable expérience de cinéma et de vision, à l'instar du Caravage qui, en son temps, faisait table rase du maniérisme en vogue pour aborder la réalité et la trivialité des corps. Si Vincent Dieutre s’essaye à de nouvelles formes et à de nouveaux dispositifs, c’est en effet pour capter le réel épars et fuyant des hommes et des villes, trop étouffé aujourd'hui par un regard dominant esthétique et uniforme. Rien n’empêche de voir ce film comme un journal imaginaire, une échappée fictive qui viendrait combler un manque profond.


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