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Ma deuxième peau, Erwin Mortier

Publié le par Jean-Yves

Anton, le fils, est issu d'une famille paysanne dont la ferme a dû être vendue. Le père s'est converti en ouvrier. Nous sommes près de Bruges, dans les années 60-70. Anton est habillé au moins coûtant. La famille héberge un cousin, Roland, à peine plus âgé. Il est solide, cruel, brutal, rote et trousse les filles.


Nulle sympathie ne s'ébauche entre les deux cousins. Anton serait ainsi donc destiné à rester seul avec lui-même, si, à la rentrée scolaire, un nouveau venu, Willem, ne le prenait en sympathie.


Anton reconnaît ce garçon qui semble venu tout spécialement « pour lui.» Willem est le fils d'un architecte, une autre classe sociale. Il sort Anton de son monde limité, mais peut-être pas encore de sa solitude. Les initiatives viennent de Willem. Il attire Anton dans sa famille, lui offre sa présence sans jamais peser, moque un peu son caractère rêveur. Les deux garçons sont maintenant amants. Le dernier été avant l'entrée à l'université…


Dans la première scène de « Ma deuxième peau », le père, observé par le narrateur bébé, se rase ; dans une des dernières scènes c'est le même homme vieilli, tel qu'il apparaît dans la glace de la salle de bains qui rase son fils, incapable de se préparer convenablement pour les obsèques de la personne qu'il aime. Entre ces deux moments, vingt ans ont passé. Anton se rend compte du caractère obsolète de certaines valeurs : la famille, la tradition, la hiérarchie, transmises par un système éducatif rigide (les professeurs leur reprochent à lui et à Willem d'entretenir un lien d'amitié trop serré). Mais son aliénation est surtout due à sa sexualité, qui est considérée en marge, et, partant, contre l'ordre naturel des choses. Pourtant elle lui donne une chance extraordinaire de se rendre compte qu'en n'ayant pas sa place, il doit lui-même la trouver.


Il prend conscience que rien n'est donné d'avance, qu'il faut se créer soi-même, construire sa vie, réinventer l'amour. Anton est très prudent, c'est un rêveur qui n'ose pas agir trop vite. S'il envie l'aplomb de son cousin Roland, son goût de l'aventure, une part de lui-même désire également à une vie tranquille voire petite-bourgeoise. Ses émotions dépassent son entendement. Il hésite sans cesse. Pour expliquer sa façon de penser, comparée à celle de Roland, il dit qu'il est comme une domestique «qui ouvre prudemment des tiroirs, essaie en cachette des robes devant la glace et les range sans un faux pli.»


Et c'est son père qui, en lui donnant une leçon de rasage, sans le savoir, lui donne un conseil de vie : «Tout simplement, accompagner le mouvement. Suivre les lignes de ta nature. C'est ainsi qu'on ne se coupe pas.» L'ambiguïté du titre «Ma deuxième peau», c'est peut-être aussi bien le monde dans lequel Anton a grandi, ce milieu modeste de fermiers désargentés, l'enfance, les parents…; que son premier amour, Willem ; que, enfin, la langue qui devient le sanctuaire de son deuil, les mots qui enveloppent son sentiment de perte, et tentent de le traduire.


Ce roman nous fait partager la confusion émotionnelle d'Anton, son impuissance face à un sentiment qu'il ne sait définir. Une histoire d'amour et de deuil. Pour moi, l'important dans un livre, c'est ce qu'il y a entre les lignes, les "trous" qui laissent transpirer l'imaginaire.


Traduit du néerlandais par Marie Hooghe, Fayard, 2004, 234 p., ISBN : 2213619166



Erwin Mortier, né en 1965 (Hansbecke, Flandre-Orientale, 1965 - ), a étudié l'histoire de l'art à Gand, où il vit et travaille aujourd'hui. Dès la publication de son premier roman, Marcel, en 1999, la critique a salué l'apparition d'un grand auteur flamand, capable de renouveler des sujets traditionnels par la seule magie de son écriture. Mortier y traite le thème " clausien " de la Flandre pendant l'Occupation, à travers le regard qu'un adolescent, projection de l'auteur, porte sur la mémoire d'un oncle collaborateur. Marcel a ouvert un cycle poursuivi par Mijn tweede huid (Ma deuxième peau, 2000), subtil et attachant roman de formation où le narrateur évoque avec une mélancolie teintée d'humour ses années de collège et la découverte de son homosexualité. Le triptyque s'est achevé en 2002 avec le roman Sluitertijd (Temps de pose). L'écriture ciselée de Mortier va de pair avec un art de la suggestion qui fait que les moments dramatiques eux-mêmes semblent baigner dans une atmosphère rêveuse. Erwin Mortier a également débuté en poésie avec le recueil Vergeten licht (Lumière oubliée, 2000).


Du même auteur : Temps de pose


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