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Les jours fragiles, Philippe Besson

Publié le par Jean-Yves Alt

Un hommage à Isabelle Rimbaud

En mai 1891, Arthur Rimbaud, surdoué scandaleux, après avoir brûlé sa vie en Afrique, est de retour chez lui, dans ses Ardennes natales, en mille morceaux - amputé d’une jambe, malade, gangrené, saignant de son moignon purulent, à bout de forces - après plus de dix ans d'exil en Afrique.

Il ne lui reste que six mois à vivre. Contre toute attente, il choisit de les passer aux côtés d'Isabelle, sa sœur cadette, âgée de trente ans qui le soigne tout en occultant les « horreurs » (homosexualité, drogues, athéisme...) qu'il lui raconte et que ses chastes oreilles de « vieille fille » ne sauraient entendre s'il n'était pas condamné. Leur mère est présente, impitoyable, indéchiffrable, irréconciliable avec son fils : un monument de froideur et d'insensibilité. Au bout de trente jours exactement - du 23 juillet au 23 août 1891 - il redescend à Marseille avec l'idée de repartir en Afrique retrouver la vie et le dernier amour qu'il a laissé là-bas, un jeune homme dénommé Djami. Il y mourra dans des souffrances inouïes, mais croyant encore embarquer le lendemain. C'est ce séjour qui fait la matière du roman, chronique des derniers jours de Rimbaud, sous forme du Journal apocryphe qu'aurait tenu Isabelle.

Mon extrait :

Mardi 15 septembre,

C'est affreux, il ne se débarrasse pas de ses obsessions. Celle de regagner Aden ne le lâche pas, ne lui laisse aucun répit. Même dans son sommeil, il parle de ça, le retour à Aden.

Aujourd'hui, dans son délire, il a évoqué un nom : Djami. Il l'a répété plusieurs fois. Il a lancé : «Je dois retrouver Djami, là-bas, à Aden. » Une fois qu'il a recouvré ses esprits, je porte à sa connaissance les mots qu'il a prononcés tandis qu'il dormait. Il me confie que Djami est un jeune Abyssinien, vingt ans, silencieux, la peau brune, les yeux clairs. Il l'a rencontré au pied de l'affreux roc, au cœur de la fournaise.

Alors il est en mesure de me raconter l'histoire : «Avant lui, j'ignorais qu'un sentiment pouvait s'insinuer. Je croyais que c'était là, un jour, posé devant soi, comme une évidence indiscutable. Avec lui, c'est venu lentement, sans que je m'en rende compte. Je le croisais chaque jour, je le regardais à peine, rien ne me portait vers lui. Et, un matin, j'ai compris. Compris que sa présence était devenue un baume, que son absence était une brûlure. Un matin, à force de l'avoir à mes côtés, j'ai pris conscience que je ne serais plus capable de me passer de lui.

« II y a des hommes qui mettent une vie à devenir ce qu'ils sont : je suis de ceux-là. «Je m'étais pourtant juré qu'on ne m'y reprendrait plus. Tu n'imagines pas les résistances que j'ai dû vaincre, les inhibitions qu'il m'a fallu surmonter, les illusions que j'ai été contraint d'abandonner pour seulement m'accepter en amoureux.

« Non, Isabelle, je t'en prie, ne baisse pas les yeux, ne te compose pas cette mine dégoûtée. Tu dois m'écouter. Tu dois m'écouter maintenant. Je sais que notre mère t'a mise en garde contre « mes disgrâces », comme elle les appelle. Qu'elle m'a condamné pour m'être détourné de « ce qui n'est pas autorisé, approuvé par de bons et honnêtes parents », ainsi qu'elle l'a écrit à Verlaine. Mais il faut que tu comprennes que ce que je te raconte, c'est une histoire d'amour. « Et si toi, qui as été élevée dans une ferme, avec la bonne odeur de foin et la boue qui colle aux chaussures ; toi, qui as été jetée vers Dieu comme on précipite une portée de chiots morts à la rivière, dans un sac ; toi, qu'on a maintenue dans l'ignorance et la bigoterie; si toi tu consens à admettre une aventure humaine comme celle-ci, alors il existe des raisons de ne pas désespérer tout à fait.

« Voudras-tu me laisser un peu d'espoir ?

«Je t'assure que je croyais sincèrement en avoir terminé avec le désir, avec la chair, avec la douleur. Je n'espérais plus qu'en l'effort. J'avais annoncé mon intention de me marier, déjà.

Djami a fait exploser ce bel ordonnancement.

«Avec lui, j'ai redécouvert la ferveur, la fièvre, les incendies intérieurs. Et, dans le même mouvement, le grain merveilleux de sa peau, son sourire rare et fatigué, son attention apaisante, ses gestes économes, sa présence tranquille m'ont rassuré au-delà de ce que j'ai jamais recherché.

« Il était là alors qu'il n'y avait plus personne. Il a tout obtenu parce qu'il n'a rien demandé. Il a veillé sur moi comme un frère. Il a partagé ma couche.

« Apprends que, dans une ville qu'on appelle Le Caire, il m'a sauvé la vie. Sa patience infinie et une affection de tous les instants m'ont convaincu de ne pas mettre fin à mes jours. J'avais les cheveux absolument gris et il m'a redonné la jeunesse.

« Si je tiens tant à retourner en Afrique, c'est pour lui. Pour reprendre, là où je l'ai laissé, le regard qu'il m'adressait tandis que les porteurs me hissaient sur une civière, dans le but de me conduire à Aden d'où j'ai pris le bateau pour Marseille. Pour être vivant, une dernière fois. »

Vivant, une dernière fois.

En prenant la place d’Isabelle Rimbaud, la sœur du poète, Philippe Besson réalise un journal apocryphe intime où il restitue à merveille son rapport au monde, sa psychologie, son regard féminin.
Dans une époque dominée par l’égocentrisme et où les écrivains se ruent sur les thèmes les plus racoleurs, on peut reconnaître à Philippe Besson le courage de se mettre à la place d’une femme, en ayant par surcroît les moyens de le faire.

Le choix du journal intime permet à Philippe Besson de ne pas se focaliser sur Arthur Rimbaud, le poète - il s'agit aussi d'un roman - et donc ne pas jouer la carte de l’érudition (d’ailleurs, sa sœur ne connaissait presque rien des œuvres de son frère, avant sa mort), mais de susciter une émotion.

Philippe Besson nous montre une femme littéralement agenouillée devant un génie, bousculée jusque dans ses certitudes mais en même temps, elle ne peut accepter qu’il « entre souillé dans l'Histoire » Car Isabelle, « vieille fille » selon les normes du 19ème siècle accepte d'entendre les horreurs proférées par Arthur, son athéisme, son homosexualité seulement parce qu'il va mourir et que personne n'aura accès à ce journal.

Le regard de compréhension, qu’elle lui porte, va permettre à ce surdoué scandaleux de dire enfin sa vérité intime : sa jeunesse, l'écriture, les hommes dans sa vie. (lire les très belle pages où le poète immobilisé sur un fauteuil voit venir à lui un adolescent inconnu, pages 85-86 et celles décrivant l’amour entre Djami et Arthur, pages 149-151, (lire Mon extrait ci-dessus) En filigrane, Philippe Besson trace aussi le portrait de la mère austère, dissuasive, contre laquelle le fils a toujours buté. Ainsi que celui du père, fantôme évanescent, clé possible de toutes les errances du fils, toujours parti et qui un jour n'est plus revenu. Philippe Besson trouve la langue juste pour dire la douleur d'une femme à qui la vie n'a rien offert d'autre qu'un quotidien sans homme ni horizon, et qui n'est pas armée pour comprendre un frère si inintelligible. Et pourtant, l'empathie d'Isabelle, sa sensibilité ont raison de son dénuement devant tant d'étrangeté.

■ Editions Julliard, 2004, ISBN : 2260016413


Du même auteur : Un instant d'abandon - La trahison de Thomas Spencer

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