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Képas, Denis Belloc

Publié le par Jean-Yves Alt

Un homme de trente-six ans, écrivain débutant, gigolo par nécessité, amoureux sans espoir d'un Jérôme qui fuit, drogué jusqu'à la perte de lui-même, récite, jour après jour, sa dérive, les filles qu'il côtoie, les michetons qu'il se tape, les copains, les amis et surtout cette quête incessante qui finit par bouffer tous les instants de la vie, trouver la dose de came, le képa (lire «paquet») qui le soulage quelques instants, parfois quelques heures, d'une existence qui supprime absolument tout ce qui n'est pas la meuka (la «came») et la thune qui permet de se la procurer.

La drogue ? Sujet ressassé. Sans doute, mais Denis Belloc atteint un point de perfection par sa seule manière d'en parler : la vivre sans complaisance, tracer le fil tragique d'une descente vers la perte de conscience sans jamais traduire les «extases» supposées d'après la piquouse.

Juste le quotidien sans mystère, sans miracle, le quotidien ressassé et la blancheur aveuglante d'une réalité sans apprêts, sans romantisme, sans poésie. C'est écrit aux antipodes de nombreuses émissions télévisées qui se penchent, gourmandes, sur les marginaux et les exhibent comme des chiens savants entrant dans un confessionnal.

Le narrateur est homosexuel et écrivain. Il ne prend pas de la hauteur pour autant, l'amour déçu et les livres à faire ne provoquent en lui aucune fierté particulière.

Le monde que décrit Denis Belloc végète au bas de l'échelle de la mafia. On n'apprend rien sur les arcanes du trafic, mais on suit pas à pas le gigolo qui hait les homos et qui guette le dealer au bistrot du coin.

On s'écroule avec ceux qui attendent le remède, les tripes douloureuses à hurler. On connaît l'instant de la piqûre avec ce qui reste de came sur les cotons, les seringues qu'on se passe (« Mais est-ce que tu es séropo ? As tu de la Javel ? Merde ! Je me pique avant toi, je ne suis pas séropo... »).

Les dialogues : l'urgence, la peur. L'amour ? Un souvenir, souvent rien... Il bande plus, il se paie un vieux pour le fric mais il se drogue pour ne pas être dégoûté. La laideur de la jouissance la plus solitaire, ancrée dans un fantasme précis, le gigolo instrument sans conscience.

Entre deux prises, tout manque et surtout l'amour.

Képas est, du début à la fin, le ballet infini des drogués, la ronde du « je suis en manque - il me faut du fric pour acheter de la drogue - je souffre, je me pique, la douleur cesse - puis la douleur recommence - je suis en manque... »

Un roman, qui dans sa nudité et sa crudité, est exemplaire. Plus que tous les discours, il joue étrangement un rôle de dissuasion. Peut-être parce qu'il ne prêche pas et qu'il montre une vérité : comment vivre sans obsessions, sans futur, sans les grands chocs de la passion ?

■ Editions Lieu commun, 1989, ISBN : 2867051312


Du même auteur : Néons - Suzanne - Les ailes de Julien

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